Chanson d’ouverture de l’album, California fait entrer dans l’œuvre de Mylène une géographie du lointain et du dépaysement. La Californie se fait le
lieu de destination d’un voyage qui se veut salvateur, et le texte mime ce voyage imaginaire, cette confrontation de la noirceur parisienne et du soleil californien, en entremêlant les langues.
« Certes, je ne pourrais pas vivre en Californie éternellement, mais de temps en temps, l’espace, la démesure, la qualité de vie quotidienne et même l’anonymat, cela fait du bien. S’il faut
choisir [mon adresse préférée] c’est quand même Paris. Mais quand j’y suis revenue, j’ai trouvé la ville plombée, noir d’encre. Le ciel de Californie, c’est tout de même plus sexy »
confiait-elle peu après la sortie d’Anamorphosée, soulignant au passage que de Paris à L.A., ce qui
se joue c’est bien un voyage du spleen parisien à une autre forme culturelle, emblématisée par le road movie.
Aéroport, aérogare
Mais pour tout l’or[1] m’en aller
C’est le blues[2], l’coup d’cafard
Le check out[3] assuré
Vienne la nuit et sonne l’heure[4]
Et moi je meurs
Entre apathie[5] et pesanteur[6]
Où je demeure[7]
Changer d’optique[8], prendre l’exit
Et m’envoyer en Amérique
Sex appeal, c’est Sunset
C’est Marlboro qui me sourit[9]
Mon amour, mon moi, je[10]
Sais qu’il existe
La chaleur de l’abandon[11]
C’est comme une symphonie
C’est sexy le ciel de Californie
Sous ma peau j’ai L.A. en overdose
So sexy le spleen[12] d’un road movie
Dans l’rétro ma vie qui s’anamorphose[13]
J’ai plus d’I.D. mais bien l’idée[14]
De me payer le freeway[15]
C’est l’osmose, on the road
De l’asphalte sous les pieds
Vienne la nuit, c’est le jet lag[16]
Qui me décale
L.A.P.D[17]. me donne un blâme
C’est pas le drame
Se faire un trip[18], s’offrir un streap[19]
Sous le soleil en plein midi
Six a.m[20], j’suis offset
J’suis l’ice dans l’eau, j’suis mélo, dis[21]
Mon amour, mon Wesson[22]
Mon artifice[23]
La chaleur du canon[24]
C’est comme une symphonie
[1] Emploi elliptique de la tournure « pour tout l’or du monde ». Ici, le voyage de Mylène étant un voyage orienté est-ouest, qui reproduit en quelque sorte le trajet de la ruée vers l’or, l’expression se double d’un clin d’œil.
[2] Premier anglicisme d’une chanson qui va mélanger cette langue au français pour confronter deux espaces, l’un « gris plombé », celui de l’univers parisien, l’autre « sexy et ouvert », sous le soleil de Californie. Déjà l’ambiguïté de ce voyage est annoncée puisque le « blues », terme anglais définit l’état de mal-être ressenti avant le départ. Le mal-être qui précède le voyage porte déjà les traces du pays de destination, minant d’avance toute possibilité de libération.
[3] En anglais « to check out » signifie libérer une chambre d’hôtel. On « check in » à l’arrivée, et on « check out » au départ. Deuxième invasion de l’espace parisien par le langage américain.
[4] Clin d’œil au vers d’Apollinaire dans « Le Pont Mirabeau », issu du recueil Alcools. « Vienne la nuit, sonne l’heure // Les jours s’en vont, je demeure » écrit le poète pour montrer l’impossibilité de l’oubli. Le « et moi je meurs » lapidaire de Mylène vient détruire toute possibilité de se contenter de la solution du poète.
[5] L’apathie, absence de réaction lié à un état dépressif, est aussi, étymologiquement, un terme qui désigne l’absence de trouble des philosophes stoïciens, soit un état très proche de celui que cherche à obtenir les bouddhistes. Qu’il soit ici rejeté nous paraît révélateur de la fragilité de l’influence bouddhiste sur Mylène Farmer.
[6] La pesanteur est aux antipodes de la pulsion d’élévation qui parcourt toute l’œuvre de Mylène, avec la lune et les astres comme destination. Dès l’album Ainsi-soit-Je… on assiste à cette pulsion de l’envolée dans Jardin de Vienne, tout comme dans Il n’y a pas d’ailleurs où le personnage doit se frayer un chemin jusqu’à la lune. Deux albums plus tard, « l’astre s’élève » dans Et tournoie, il s’agit d’aller « plus loin, plus haut » dans Vertige… Quelques années plus tard, dans Consentement, le désir amoureux sera vécu justement sur le mode du vol et de « l’apesanteur »…
[7] Nouvel écho du poème d’Apollinaire
[8] Le mot est bien sûr ici à prendre dans ses deux acceptions : il s’agit de changer de regard sur la vie, et de changer d’outil optique par l’anamorphose.
[9] Allusion à une réalité très américaine du panneau publicitaire où sourit le cow-boy Marlboro. On l’aperçoit d’ailleurs dans le clip.
[10] Le contre-rejet du pronom personnel « je » réunit ici l’amour et le « moi, je ». L’adéquation entre le moi et l’amour s’inscrit dans un rapport à l’autre qui n’en est peut-être pas un. Ce qu’on aime chez l’autre, c’est soi-même.
[11] Terme ambigu, à la fois renoncement et lâcher prise.
[12] Terme typiquement Baudelairien et Parisien, appliqué au concept tout américain de « Road-Movie ». La juxtaposition des deux cultures montre que le passé reste bien présent. Le spleen de Paris contamine les grands espaces des routes californiennes.
[13] Terme d’optique, l’anamorphose est une technique de déformation des images, notamment par compression. Ici, c’est l’image des souvenirs se rassemblant dans le rétroviseur. Pour Mylène, le terme est avant tout poétique. Il désigne comme elle le confie à Paul Amar : «l’idée d’un spectre qui s’est élargi ». Comme elle l’explique elle-même, il s’agit de pouvoir rassembler sa vision du monde, ses sensations « pour ne faire plus qu’une image épure »
[14] I.D. : Identification card, désigne les papiers d’identité, mais sonne à la prononciation comme « idea ». Mylène n’a plus d’identité, elle s’est perdue. D’un autre côté, le jeu de mot implique aussi que les « ideas » à l’américaine ne sont déjà plus. Le spleen reprend le dessus insidieusement.
[15] Le FreeWay, équivalent de nos autoroutes françaises, est un réseau routier gratuit, comme son nom l’indique. Ici, se payer le freeway joue donc sur l’idée de gratuité opposée à celle de payer dans la locution se payer, libérée depuis longtemps de son sens financier. On constate que l’espace du voyage se dit par l’affrontement des mots bien davantage que par la narration. La portée biographique au sens strict s’en voit réduite d’autant.
[16] Reprise de la phrase d’Apollinaire, mais en substituant, à l’heure qui sonne, le décalage horaire. A une image du temps régulier et réglé, un voyage quasi temporel qui met à part, qui « décale ».
[17] L.A.P.D. : Los Angeles Police Departement. On pensera au sample de sirènes qui introduit la chanson. L’une des principales ficelles du road movie est justement que le mouvement des personnages est provoqué par une fuite aussi nécessaire que celle dont l’auteur affirme avoir besoin au début du texte. Ce sont souvent des hors-la-loi malgré eux qui sillonnent les espaces américains pour échapper à la police, et Mylène se plaît à prendre se rôle de fuyarde. L’absence d’I.D ne faisait-elle pas déjà d’elle une sorte d’immigrée clandestine ?
[18] Mot anglais pour « voyage », très employé en français pour désigner l’effet délirant de la drogue.
[19] Le mot n’existe pas. Mylène a probablement voulu ici écrire strip, se laissant contaminer par le strip-tease. Le contexte sensuel qui encourage à cette lecture ne doit pas faire oublier, surtout si près de « trip », que le strip est aussi l’équivalent du rail de coke.
[20] Mot à mot : « Six heures du matin, je sers à rétablir l’équilibre ». Au cœur du vers, a.m. (I am) crée un écho phonique inversé de « je suis ». De même dans ce contexte de franglais, l’off set est davantage à comprendre comme le fait d’être réglé sur off, hors service.
[21] Marque de dérision ironique, d’autant plus qu’elle met soudain en scène un autre comme témoin de la dérive mélodramatique du « je ». Ce qui n’empêche pas le jeu de mot : le « je » est aussi mélodie, chant informulé.
[22] Smith et Wesson : Célébre marque d’armes à feux. Le vers reprend celui du premier couplet en substituant au « moi, je » un outil de mort.
[23] Doit être compris à la fois dans le sens d’illusion et dans le sens premier qui contient l’idée d’arme à feu.
[24] Nouvelle reprise avec modulation mortifère du premier couplet.