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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Et tournoie (annoté)

Publié le 20 Septembre 2008 par Mysterfrizz in En bref

 

La chanson Et tournoie, dont le thème est issu tout droit d’Emily Dickinson, décrit le combat acharné qui fait rage au sein même de l’esprit de la chanteuse. « Je » s’adresse à « Tu » dans cette chanson, mais ce n’est en fait qu’un dialogue de soi avec soi qui nous est livré ici, opposant cette part désireuse de se fondre à l’éternité à l’autre, la nouvelle, « attirée vers le haut et la lumière », et qui s’invite elle-même à revêtir son âme de lumière avant de « tournoyer… » Ce tournoiement provoque alors l’ivresse, le vertige. Un vertige qui peut d’ailleurs aussi être interprété comme vertige de la scène, puisque lorsque l’artiste sort de l’ombre pour se livrer à son public, c’est justement cette «  âme de lumière » qui passe en avant. Comme le dit Mylène : « j’aime l’ombre et la lumière, et il est vrai que (…) la scène est un moment de lumière ». Mais si l’artiste aime les deux pôles qui la constituent, il est frappant de voir ici que ces deux pôles ne semblent guère s’apprécier, teintant la chanson d’une dimension mortifère oppressante. D’autant que cet astre qui s’élève après la mention d’un fil aimé n’est pas sans nous rappeler le chemin préconisé par Jardin de Vienne pour permettre à l’âme de s’élever, c'est-à-dire la mort.

 

J’perçois tes funérailles[1]

Cerveau en bataille[2]

Tu te veux liquide[3]

Pantin translucide[4]

Mais tu n’pourras rien changer

Côté sombre, c’est mon[5] ombre

Dissout dans l’éternité[6]

Et l’astre est de cendre[7]

 

Ton fantôme intérieur[8]

Affronte tes heures

Assassin blotti[9]

Ton pire ennemi

Tu veux t’expulser de toi[10]

Mais ta vie, fait envie[11]

Ton fil tu l’aimes déjà[12]

Et l’astre s’élève[13]        oh…

 

Mets ton âme de lumière[14]

Et tournoie et tournoie[15]

Mets ton habit[16] de mystère

Et tournoie et tournoie

Sous ton âme la plainte amère[17]

Panse[18] la, donne la[19]

Mets ton âme de lumière

 

Dedans tout n’est que faille[20]

Ton cœur de cristal

Se brise au moindre éclat

De rire et de larmes

Au morts qu’importe les dés[21]

Le soleil, ton emblème

Ne te sera dérobé

Que pour l’éternel        oh…



[1] Allusion à une poème d’Emily Dickinson : « Je perçus des funérailles, dans mon cerveau »

[2] Le jeu de mot avec l’expression « cheveux en bataille », en transposant le désordre à l’intérieur du crâne, rend tout son sens guerrier au terme « bataille ». Le cerveau de l’artiste est en effet un véritable champ de bataille où s’affrontent les deux pôles de sa personnalité.

[3] Le désir de liquéfaction, petit frère du désir de dissolution, est omniprésent dans l’album, où la thématique aquatique est présente de manière insistante. C’est que fondre, s’écouler, sont autant de moyen de se perdre, et de fuir le monde.

[4] Qu’il y ait une forme de lucidité, cachée dans la translucidité, nous semble assez représentatif de ce regard sur soi, et sur ses propres contradictions qui caractérise la chanson.

[5] Le passage de « tu » à « mon » est emblématique de cette identité changeante, ou Je devient un autre sans réussir toujours à « se perdre complètement. »

[6] On retrouve exactement la même phrase dans Eaunanisme : « Qu’il est trop tard pour l’aimer, elle s’est dissoute dans l’éternité »

[7] Clin d’œil évident à l’album « cendres de lune »

[8] Allusion à un poème d’Emily Dickinson « Le cerveau – a des couloirs pires / Qu’un lieu matériel / Bien plus sûre la rencontre nocturne d’un fantôme extérieur que l’affrontement de celui de l’intérieur / cet hôte plus froid »

[9] Dans le même poème, on peut lire : « Nous-même caché derrière nous-même / Voilà qui devrait nous inquiéter davantage / De l’assassin caché dans notre domicile / L’horreur est bien moindre »

[10] Si l’on suit la logique du poème source, c’est le fantôme qui est blotti, mais c’est bien soi-même qu’il s’agit d’expulser de soi-même, confirmant qu’ici toutes les pronoms sujets se réduisent en réalité à un seul et même « Je ».

[11] Il faut sans doute comprendre ici une affirmation du profond décalage entre le désir des autres, tourné vers l’artiste, comme un modèle enviable, et le profond mal-être, la « fêlure » dont elle a régulièrement parlé.

[12] On pense à Alice « pendue au bout de son fil », ici nous sommes avant le suicide, mais déjà il y a une sorte d’érotisme de la mort, autrement dit, un désir.

[13] Clin d’œil probable au poème « Patience » de Pierre Reverdy où l’on peut lire : « Et un astre nouveau s’élève / L’espoir luit. ». Ici cependant, après la mention du fil, l’élévation n’est peut-être pas uniquement à comprendre comme un symbole d’espoir. Dans Jardin de Vienne en effet, la pendaison était déjà un moyen de permettre à l’âme de monter plus haut… C’est qu’il y a une part d’ombre et de lumière chez la chanteuse, elle n’a eu de cesse de l’affirmer, et qu’Anamorphosée nous dépeint parfois la violence de ce changement, la mise à mort d’un ancien moi, seul moyen d’accéder à cette « renaissance » dont parle la chanteuse dans de nombreuses interview.

[14] Cette âme de lumière fait penser à la conscience pure à laquelle parvient le bouddhiste qui médite, que l’on appelle rigpa : « fusion des deux luminosités continuelle et spontannée (…) où toute illusion possible est libérée de sa racine même et votre perception toute entière s’élève » (Livre tibétain de la vie et de la mort)

[15] Le tournoiement est un moyen comme un autre de provoquer le vertige, c'est-à-dire une sorte d’ivresse des sens qui permet de magnifier la vie. Il n’y a dès lors qu’un pas à franchir pour voir dans cette âme de lumière qui tournoie une représentation de la chanteuse en tournée… Or combien de fois Mylène n’a-t-elle pas évoqué la scène avec ce vocabulaire de l’ivresse : émotion, violence, force…

[16] Le texte joue avec l’expression « habit de lumière » qui désigne le vêtement du torero. La corrida est notamment l’image obsédante de l’histoire de l’œil de Bataille dont Mylène dira qu’elle est un « livre de chevet ». Mais ici, on croise : c’est l’âme qui est lumineuse, qui s’expose, se met à nu, tandis que le mystère n’est plus qu’un costume, un déguisement. Sur scène, il n’y a plus de tricherie…

[17] L’expression vient du poème « Toi ou moi » de Pierre Reverdy : « Sous le vent une plainte amère (…) à mon approche va se taire »

[18] Le vocabulaire du pansement est invariablement associé à la thématique bouddhiste, pansement de l’âme s’il en est pour la chanteuse.

[19] A nouveau on pense irrésistiblement à l’évocation de la scène, où il s’agit de donner, en la magnifiant, sa peine et sa douleur.

[20] La « fêlure » que Mylène reprend volontiers à son compte pour évoquer son « mal de vivre », semble ici s’être élargie aux dimensions du monde. D’autant plus qu’on parle d’une faille pour évoquer une faiblesse, un défaut.

[21] Réécriture de Reverdy : « Aux morts qu’importe l’été ». La suppression du hasard pour les morts, qui implique une certaine nécessité de l’après-mort, une force unifiante, est un de ces pansements que le bouddhisme a apporté. En 2006, dans le programme d’Avant que l’ombre… à Bercy, Mylène Farmer révèlera cependant que les pansements n’ont décidemment pas suffit à supprimer le doute, au détour d’une citation d’Etty Hillesum : « Tout est hasard, ou rien n’est hasard, et je ne suis pas sûre d’être prête à accepter la première solution »

 

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artisan serrurier 25/11/2014 08:08

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.

Cordialement

trafic organique 13/11/2014 16:52

Merci très beaucoup pour ce post. Merci.