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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Vertige (annoté)

Publié le 20 Septembre 2008 par Mysterfrizz in En bref

 

Deuxième chanson de l’album, Vertige est fortement marquée par la lecture du livre tibétain de la vie et de la mort de Sogyal Rinpoché. Ce texte qui, à l’époque de sa sortie, a connu un succès fulgurant dans les milieux artistiques, constitua pour la chanteuse une rencontre fondamentale. Allant jusqu’à remercier l’auteur dans les crédits de l’album, Mylène n’aura de cesse que de le citer à quasiment chacune de ses interviews. Elle lui réservera aussi une place dans Lisa-Loup et le conteur, sous les traits du très sage « Royal Rinpô ». Chaque couplet met en place les éléments qui pourraient entraver la voie du nirvana, qu’il s’agisse de la volupté, de la peur de la mort ou de l’ignorance, puis un rappel des principes bouddhiste : impermanence, réincarnation… Les refrains quant à eux mettent en place au présent, comme pour mieux s’en convaincre, une fantasme d’ascension de l’esprit, vers les cimes, au point d’expérimenter le vertige de vivre. Comme si en s’éloignant du monde, en s’en détachant, on pouvait ressentir cette extase de l’infini. Il y a donc dans le vertige une manière de se perdre qui ressemble aussi à la mélancolie.

 

Rain[1], nudité

Nuit soit plus lente[2]

Délivrante

Rain, volupté

Impermanente[3] l’existence

Vois[4] comme la vie est éphémère

Comme les nuages

Juste un passage[5]

Une goutte d’eau[6] nécessaire

Au voyage

 

Plus loin plus haut[7]

J’atteins mon astre[8]                                         Je vertige[9] de vivre

Plus loin plus haut

L’esprit voyage[10]                                             Je vertige de vivre

L’éveil d’un sens

L’instinct d’une danse[11]                                   Je vertige de vivre

Plus loin plus haut

L’extase et l’immensité[12]                                  je vertige d’être vivant[13]

 

Rain, nudité

Nuit soit plus longue

L’homme gronde

Chaînes, pluie d’acier[14]

Son ignorance est sa souffrance[15]

Le temps n’appartient à personne

Ballet d’étoiles[16]

Insaisissables

Instant présent[17] tu es l’essence

Du voyage



[1] Le fait que la pluie soit anglaise assure la transition avec California, on reste dans l’esprit du spleen de Paris. Comme dans California, ce spleen est d’ailleurs teinté d’un érotisme trouble, puisque s’y allient nudité et volupté. Il est frappant de remarquer que cette chanson, sans doute une des plus directement sous le patronage du bouddhisme, s’ouvre sur cette évocation humide, luxurieuse, bien éloignée de la philosophie en question.

[2] Allusion au célèbre poème de Lamartine, « Le lac » : « Le temps m’échappe et me fuit / Je dis à cette nuit soit plus lente ». A nouveau la référence dans le contexte surprend. En réalité, tout porte à lire les premiers vers de chaque couplet comme des allusions aux doutes et aux entraves qui empêche d’accéder au voyage spirituel : volupté, refus d’accepter le temps qui passe…

[3] La notion d’impermanence est la clef de voûte de l’enseignement que Mylène Farmer a retiré de sa lecture de Sogyal Rinpoché. Elle est censée faire figure d’antidote face à toute peur lié à notre condition limitée par le temps. Plus qu’une conscience de notre finitude, l’idée de l’impermanence est aussi une véritable leçon de renoncement. 

[4] L’impératif appelle ici à la réflexion et à la prise de recul, comme en réponse à la supplique de Lamartine.

[5] Si la vie est un « passage », il faut comprendre qu’il y a un avant et un après. Cette conception, fidèle à l’esprit du bouddhisme et aux schémas de la réincarnation s’oppose en revanche radicalement à l’affirmation qu’il « n’y a pas d’ailleurs » que Mylène martelait dans l’album L’autre.

[6] Peut-être réécriture de Reverdy dans Autres Jockeys alcooliques : « Ceux qui portent en eux la goutte d’éternité nécessaire à la vie »

[7] Cet éloignement dans l’élévation n’est pas sans rappeler le mantra final d’Agnus Dei : « je m’éloigne de tout, je suis loin de vous. »  Mais désormais, l’éloignement de la vie autorise une forme de bonheur, au moins en tension.

[8] Terme fondamental du lexique farmérien, il désigne en général la lune.

[9] La création du verbe « vertiger » est la première utilisation de néologisme dans l’œuvre de Mylène Farmer. Exemple unique dans cet album, le procédé se fera courant à partir d’Innamoramento. Au niveau du sens, le vertige a quelque chose à voir avec l’ivresse, puisqu’il participe du même mouvement de perte de repère qu’elle. Lors d’une interview, Mylène opère la distinction entre deux sortes de vertiges, l’un mortifère, qui vous entraîne vers le bas, et l’autre positif, fruit de l’ivresse de l’altitude.  

[10] C’est ce voyage de l’esprit que veut symboliser l’absence de tête sur la pochette de l’album.

[11] Ces deux vers ne sont pas sans évoquer un poème d’Emily Dickinson : « Vive – j’avais comme un élan / Mes sens vibraient et frémissaient / L’instinct de la danse – comme un bond »

[12] Dans la chanson Eaunanisme, l’immensité est le lieu où se cache la « vie rare » du personnage,  avant d’être « dissoute dans l’éternité ». Cette ambiguïté morale du terme met bien en avant la fragilité du « pansement » bouddhiste chez la chanteuse.

[13] Absence d’accord de l’adjectif attribut, qui semble être un trait caractéristique de l’écriture de Mylène Farmer. La récurrence du procédé à des années d’intervalle ne peut nous autoriser à le considérer comme une faute de grammaire. Il s’agit d’un fait de style.

[14] La pluie du début se transforme soudain en chaînes et en acier, évoquant l’univers carcéral : c’est le retour en force de l’imaginaire baudelairien du spleen, où là pluie se fait cachot : « Quand la pluie étalant ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux »

[15] Dans l’enseignement bouddhiste, l’ignorance est en effet un des principaux moteurs de la souffrance : « Voilà ce que réalisa le Bouddha : l’ignorance de notre vraie nature est la source de tous les tourments du samsara » (Sogyal Rinpoché, Le Livre tibétain de la vie et de la mort )

[16] Dans le Livre tibétain de la vie et de la mort, Sogyal Rinpoché écrit : « Notre vie est-elle autre chose que ce ballet de formes éphémères ? Tout ne change-t-il pas continuellement ? »

[17] L’affirmation du carpe diem est ici problématique. Elle montre le déchirement de Mylène entre ce qu’elle voudrait obtenir du bouddhisme et ce qu’il est apte à apporter.

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