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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Sextonik (annoté)

Publié le 16 Septembre 2008 par Mysterfrizz in En bref

 

La chanson Sextonik est un bon exemple de ces textes pleins de second degré qui constituent une partie souvent méconnue du travail de Mylène. Le sujet de la chanson, on l’aura compris, c’est l’onanisme assisté par un « jouet sans cœur », c'est-à-dire un godemiché. Les couplets décrivent l’objet, évoquent sa matière et la façon de s’en servir : « pression », piqûre, vibrations au point que le corps ressent « un frisson »… La description, même si elle se fait par touches, est extrêmement érotique, et le lecteur peut se surprendre à ressentir lui aussi ces stimu-longs/stimulants auxquels l’invite la chanteuse. L’onanisme apparaît donc dans l’album, comme une des déclinaisons de l’ennui. Dans Lisa-Loup et le conteur, Mylène évoquait non sans malice un certain Benoît, « plombier, somnambule et fort beau » qui « à toute heure de la nuit pouvait s’affairer, réparer les conduits, recouder les tuyaux »… Mais quand les plombiers ne sont pas là… :-X Cependant le texte est plus facétieux encore : le godemiché est un lover killer, moins « sexuellement correct », il finit par devenir le compagnon par excellence, qui remplace l’amant ! Reste la question ultime de savoir si l’ensemble de la chanson n’est pas aussi, en fin de compte, que métaphore de l’écriture. En effet,  Mylène l’expliquait en 96 sur NRJ : « l’écriture est aussi un plaisir solitaire… »

 

Sous tension[1]

Mais pure

Nulle amertume[2]

Un frisson

Sous pression[3]

S’affine

L’endorphine[4]

 

Compagnon[5]

 

Sous caution

Des[6] sages

Divine image

De l’addiction[7]            

Stimu-stimu-long[8]

Vibrent les origines

Libertines[9]

Libérons[10]… Que j’aime le…

 

Sex sex sex sex sex tonik

Sex sex sex sex sex tonik

Serial[11] joueur un jouet[12] sans cœur

(C’est le)

Sex sex sex sex sex tonik

Sex sex sex sex sex tonik

Cyber skin[13], serial lover killer[14]

 

D’ivoire ou de

Jade

Au verre aimable[15]

Un simulacre[16]

Stimule de nacre

Dis-moi comme

J’extase

 

Sculpté de bois

Réjouis moi[17]

Rejoue-le



[1] Jeu entre la tension nerveuse et le courant électrique de l’objet qui permettra justement de s’en débarrasser.

[2] Dans Le sexe et l’effroi, Pascal Quignard évoque l’amertume comme état lié à la détumescence post coitum. Avec un godemiché, l’érection est, si l’on peut dire, éternelle. Nulle amertume donc…

[3] Même jeu de mot qu’au début : la pression nerveuse sera apaisée par un autre type de pression... bien placée !

[4] L’endorphine est un neuro-transmetteur. Elle fonctionne sur le mode du stimulus (d’où les stimu-stimu-longs). On pense que l'endorphine pourrait agir sur les mécanismes de la douleur... Il y a donc une sorte de consolation dans la pratique de l'onanisme, quelque chose qui essaie de guérir les blessures... 

[5] Même s’il est « jouet sans cœur », le godemiché est ici décrit comme un être à part entière et même quelqu’un qui partage la vie de l’artiste.

[6] Le livret donne « Les »

[7] Le parallèle est très farmerien. L'endorphine, dont la structure chimique est proche de celle de la morphine (et qui rime avec elle) appelle sans doute cette image qui fait de la pénétration l’équivalent d’une piqûre, d’une injection. C'est un thème que l'on retrouve d'ailleurs dans l’Âme Stram Gram, avec la métaphore de l’abeille… Mais plus généralement, Mylène se plaît à comparer l’amour à l’addiction (on pense notamment à Serais-tu là, où elle devient opium et narguilé avant de faire un bad trip, cette « balade qui fait mal »…)

[8] On entendras bien évidemment derrière ces « stimu-longs », ces longues vibrations de plaisir, une invitation à l’impératif : « stimulons ! » qui fait écho à « libérons » un peu plus loin.

[9] Jeu de mot assez habile, qui évoque à la fois le célèbre tableau de Courbet L’origine du monde, qui représente justement un sexe féminin, et les « racines » de la carrière de Mylène en la présence du personnage de la catin fragile (sous tension, mais pure…)… La vibration est donc à la fois mécanique et mentale. Comme dans Q.I. la rhétorique du plaisir de Mylène Farmer est d’évidence très cérébrale !

[10] L’impératif réunit le lecteur et l’auteur dans une démarche de libération des mœurs qui est au moins autant physique qu’intellectuelle… « Libérons » est en effet en germe dans « libertines ». Or le libertinage, avant d’être un mode de vie sexuellement libéré, est aussi une philosophie libertaire qui fait son apparition au XVIIème siècle. La même adéquation était déjà présente dans Porno Graphique, où « plus le corps est entravé, plus l’esprit est libre »…

[11] Mot à mot, « joueur en série ». De toute évidence, Mylène s’amuse ici avec le fait que le godemiché est en effet un objet qui, aussi unique soit-il pour son propriétaire, est bel et bien fabriqué « en série ».

[12] Le mot traduit évidement l’anglais « toy » de sextoy

[13] Le cyberskin est une matière qui a « révolutionné » l’univers du sextoy en parvenant à reproduire la texture de la peau humaine de façon très convaincante.

[14] Si le godemiché est un serial lover killer, c’est parce qu’il tue les amants. Apparemment, ce compagnon là rend l’amant inutile…

[15] La multiplication des matières pourrait venir de n’importe quel site en ligne de vente de ce genre de matériel. Sur sexo-conseil.com, on trouve par exemple le descriptif suivant : « Cet objet phallique existe depuis l’antiquité et a été sculpté au court des temps dans le bois, l’ivoire, l’or, le jade, le verre, le caoutchouc (…) et enfin le CyberSkin qui est la matière la plus réaliste qui existe. »

[16] Le terme est présent à de nombreuses reprises dans Le sexe et l’effroi de Pascal Quignard, sans qu’une occurrence particulière permette d’établir de manière claire que Mylène ait lu cet ouvrage.

[17] L’étymologie la plus courante du terme « godemiché » est en effet le latin Gaude Mihi qui signifie précisément « Réjouis moi »… Mylène, qui explique qu’elle écrit toujours accompagnée d’un dictionnaire aime depuis longtemps à jouer avec les racines latines et grecques (on pense, entre autres, à « un zeste de citron dans l’eau // changer le goût sans changer l’hydre » dans Veni, vidi, vici d’Alizée.) On remarquera que l’étymologie de « godemiché » est également présente dans l’ouvrage de Quignard cité plus haut, sans que cela ne nous donne de preuve supplémentaire quant à une éventuelle lecture par l’artiste…

 

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