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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Fuck them all, le clip

Publié le 15 Septembre 2008 par Mysterfrizz in Les images...


Mylène et les corbeaux                    Dans l’imaginaire farmerien, le corbeau est un animal protecteur depuis l’album « L’autre ». Il veille en effet sur le sommeil de Mylène sur la couverture de cet album. Or, dans Fuck them all, on retrouve cette image du corbeau qui veille le sommeil, mais d’une manière renversée : il ne s’agit plus d’un oiseau gentiment posé sur l’épaule de Mylène qui dort d’un doux sommeil, mais d’un animal charognard qui, posé sur un cadavre congelé, se prépare à s’en nourrir. Pourtant, on doit se garder d’assimiler sur cette simple base le corbeau à un animal négatif dans le clip. En effet, à l’arrivée de Mylène dans l’usine, les corbeaux sont nettement moins clairement négatifs. Ils semblent veiller sur le lieu, et lorsque Mylène part à la chasse aux épouvantails, ils l’accompagnent aussitôt, comme une sorte d’armée. Il y a d’ailleurs quelque chose de commun entre Mylène et l’oiseau. Comme eux, elle est vêtue de noir, et son regard lorsque l’un des corbeaux s’envole semble même pouvoir faire d’elle une sorte de reine des corbeaux… D’ailleurs, même dans sa manière de faire partir le corbeau du cadavre, rien de très haineux, Mylène se contente de le repousser, de le remettre à sa place…

Autre symbole qui complexifie l’image du corbeau, la scène du massacre final nous apprend en effet que les épouvantails sont eux-même des corbeaux. Leur masque blanc, qui évoque un bec d’oiseau, leurs voiles noirs comme les ailes des corbeaux viennent déjà nous pousser au rapprochement. Mais tout ce confirme lorsque Mylène se met à les découper, puisque lorsqu’elle déchire les voiles de son sabre, ce n’est pas du tissu qui s’envole, mais bel et bien des plumes. Or ces ennemis ressemblent davantage à des victimes qu’à de réels « méchants ». En fait, dans leur passivité, dans leur massacre même, dans leurs larmes noires aussi, il y a chez eux quelque chose qui en fait les égaux de la Mylène aux cheveux courts (MCC). Tout comme elle, ils sont prisonniers de leur immobilisme, tout comme elle ils subissent une mort contre laquelle ils ne peuvent rien. Mais la complexité est encore plus grande, puisque des larmes de ces épouvantails qui sont des corbeaux, jaillissent de nouveaux corbeaux, ailés cette fois, et qui vont donc venir rejoindre l’armée, l’escorte de la Mylène aux cheveux longs (MCL).

 

A ce stade de nos remarques, il semblerait donc que tout le monde soit tout le monde dans ce clip, ou plus précisément que tout le monde soit Mylène ! En effet, nous avons

MCL = MCC

MCL = corbeaux

Corbeaux = épouvantails

MCC = épouvantails

Mais par translation (vive les mathématiques) on obtient aussi :

Corbeaux = MCC

Epouvantails = MCL !!!

 

 

Dans ma tête il y a un monde fou                            Cette unification de tous les protagonistes du clip en autant d’avatars de Mylène est ce qui me pousse à lire le clip dans son ensemble comme une psychomachie, c'est-à-dire un combat qui a pour cadre l’âme même de Mylène, son esprit. Le décor du clip, qu’il s’agisse de l’usine comme du désert enneigé, est un décor de vide. Impossible de le situer quelque part, impossible de croire même en sa réalité, puisque d’un coup de pierre, il peut se briser comme une illusion, ou un miroir… Miroir sans teint pour Mylène, qui de toute évidence voyait très bien au travers, miroir sans « fond de teint », « sans fard »… Silence… Nous sommes ici au cœur même de ce que décrit Mylène dans « Pardonne moi » : en elle-même…

 

« En moi guette un silence sans fard, un nulle part ».

 

Quoi de plus représentatif de ce nulle part que le décor de ce clip ? Nous sommes, du moins c’est ce qui me frappe, dans la tête de Mylène. La manière qu’à MCL d’arriver dans ce lieu est d’ailleurs fort symbolique, puisque le cheval est, dans la mythologie (et dans l’oeuvre de Mylène et Laurent), un psychopompe, c'est-à-dire un conducteur de l’âme entre le monde des vivants et le monde des morts. C’est également le statut du corbeau (pensons d’ailleurs au film « the crow », qui emploie ici une symbolique très connue). C’est donc bel et bien l’esprit, l’âme de Mylène qui arrive dans son propre pays de nulle part. Ce Neverland sinistre, bien éloigné de celui de Peter Pan, consacre au contraire la mort de tous les idéaux et le meurtre de soi. Lorsque MCL arrive dans l’usine, MCC est déjà morte. Elle le sait, et les souvenirs l’envahissent. On voit clairement l’horreur et la souffrance dans son regard alors qu’elle regarde la cage de torture désormais vide. Le clip montre cette remémoration en alternant les plans de l’usine époque MCL et les plans de MCC dans sa cage, paniquée. Un plan très court, avant que Mylène ne brise le décor pour passer dans une autre partie de son âme, nous montre, avec un peu d’avance, la main de Mylène s’emparant du sabre. On voit clairement ici que la violence à venir est présente en germe dans l’esprit de MCL. Face à la mort de MCC, il y a  un besoin de destruction… Si MCL devient guerrière, c’est parce que MCC est morte dans d’atroces souffrances. De la mort de MCC jaillit une souffrance qui entraîne une violence à priori vengeresse. MCL semble en effet partir en quête de coupables… Or c’est là l’un des intérêts majeurs du clip : où sont à proprement parler les coupables ? Où sont les méchants habituels des clips de Mylène ? La réponse est simple : il n’y en a pas ! En effet, on ne peut vraiment pas considérer les corbeaux, ni les épouvantails comme des forces de destructions. La passivité des uns comme des autres n’en fait pas des agresseurs. D’ailleurs, si le corbeau joue avec le cadavre, ce n’est néanmoins pas lui qui a causé la mort de MCC. Mais qui l’a placée dans cette cage ? Qui a mis en marche le mécanisme qui finit par l’écraser à la fin du clip ? Nul ne le sait. On ne nous le montre pas… Cette absence terrible du « méchant » m’amène à envisager le fait que ce soit Mylène elle-même qui est responsable de sa mise à mort.

 

La cage où MCC est enfermée ne peut en effet que nous rappeler la pochette d’Innamoramento. Mylène, perchée sur la cage ouverte semblait venir d’en sortir, et hésiter à prendre son envol loin de sa prison personnelle. Or lors de l’interview NRJ qui précéda la sortie de l’album, Mylène confiait qu’après son enregistrement, elle n’avait « pas le sentiment d’être guérie de quoi que ce soit ». Ici, nous avons en quelque sorte confirmation. Non seulement Mylène est retournée dans la cage, mais elle s’y est si bien barricadée qu’elle en est morte. Cette mort intérieure d’une partie d’elle-même, c’est celle évoquée dans Alice, sur l’album Anamorphosée… Il semble que d’un album à l’autre, Mylène ait besoin de passer par une ou des morts symboliques pour renaître, renouvelée. La Mylène d’Innamoramento et de l’Autre… est ici mise à mort : Innamoramento car la cage, L’autre car les cheveux courts, le visage blessé qui rappellent un peu désenchantée, et surtout à cause du plan avec le corbeau se nourrissant d’un cadavre… Ce qu’il devrait nous rester, c’est donc la Mylène de lumière, Anamorphosée. Pourtant on le voit, MCL n’a rien à voir avec cette âme de lumière. Elle est au contraire une force obscure, toute en noir. Il y a là quelque chose de terriblement désespéré qui contribue en grande partie au sentiment de noirceur que dégage le clip. Le fait que Mylène soit coupable de sa propre mort, qu’elle ait tué une partie d’elle-même en cédant à la tentation de l’enfermement est d’ailleurs renforcé par la séquence finale, ou on voit alterner les plans montrant l’écrasement de MCC avec les plans de MCL faisant tournoyer son sabre. Violence de l’une sur mort de l’autre, MCC perd d’ailleurs la vie au moment précis où MCL, dans un geste qui semble nous faire attendre un suicide, enfonce le sabre dans la neige, ce qui n’est pas sans rappeler le moment où elle l’extrait du corps gelé de MCC. L’image finale est donc bien une image de mise à mort de soi, ce qui entraîne la dissolution. On voit bien comment ce dernier plan vient mettre le clip en boucle : en effet, après avoir transpercé le sol/mylène de son sabre, et s’être évaporée, MCL ne va-t-elle pas se retrouver exactement à son point de départ, c'est-à-dire condamnée à revenir sur son cheval pour revivre, encore et encore sa propre mise à mort ?

 

Mylène en Don Quichotte ?             Mais revenons au déroulement du clip. La première partie prend fin avec l’éclatement du mur mental qui séparait l’intérieur de l’usine de la plaine gelée. Ces espaces nous rappellent Désenchantée. Dans le clip de Laurent Boutonnat, c’était par le biais de la révolte que l’on passait de l’espace de l’enfermement à celui de l’immensité perturbante de la plaine. Ici, nous avons comme une remémoration de cette révolte. Le plan où l’on voit la main de Mylène ramasser un cailloux pour éclater le miroir ressemble en effet à s’y méprendre à certaines images de l’introduction de Désenchantée, lorsque les enfants font des boules de neige contenant des cailloux pour les lancer à Mylène. Ici, à elle toute seule, Mylène reproduit la violence qui avait amené la libération des enfants, et passe donc dans l’espace de l’immensité.

C’est ici l’image d’une femme en quête de vengeance qui nous est présentée, ou du moins, en bon spectateur farmérien, c’est ce que nous attendrions logiquement. Au bout du chemin, quelque cruel responsable de la mise à mort de MCC doit se cacher. Or, après un longue marche entrecoupée de passages chantés qui nous présentent une Mylène parlant de transpercer avec un glaive, avec sur le visage une expression désarmante de simplicité, au limite du sourire. C’est un personnage qui flirte déjà avec la folie que nous voyons ici se dessiner. Lorsque Mylène rejoint enfin les épouvantails, on la voit d’abord errer un moment parmi eux, comme si elle cherchait ce fameux adversaire qui depuis le début nous manque tant. Mais il ne viendra pas… C’est ici le deuxième clin d’œil appuyé à un clip de Mylène : on ne peut que penser, avec ces voiles, à l’Ame Stram Gram, mais aussi, de par le côté menaçant des épouvantails, aux guerriers chinois. Or, sans l’aide de langue magique cette fois, Mylène rejoue la mise à mort des méchants de l’Ame Stram Gram sur le mode de la simplicité, à elle toute seule, comme elle avait auparavant rejoué une scène de désenchantée…

Le massacre des épouvantails est sans aucun doute un des moments les plus troublants du clip, parce qu’il balance entre plusieurs directions contradictoires. Soudain en effet, cette femme décidée se met à ressembler à Don Quichotte combattant des moulins à vent. Mais ce ridicule ne porte pas forcement au rire, mais plutôt à une sorte d’horreur devant ce déchaînement de violence absurde. Il y a, dans ce massacre final, quelque chose de désespéré qui nous touche, et traduit bien la faille et la douleur qui habite le personnage de MCL D’un côté, nous l’avons vu, il y a quelque chose de ridicule à voir Mylène charger ainsi des ennemis immobiles, à la voir s’agiter comme au beau milieu d’un combat à la Pourvu qu’elles soient douces, alors qu’elle est toute seule… Cette crise de rage ridicule (d’autant plus que Mylène finit par tomber lamentablement à force de tournoyer) bascule cependant dans l’angoisse lorsqu’on se rend compte que, dans ce massacre, Mylène semble rire, et surtout lorsqu’on envisage le fait qu’il y a un rapport très étroit entre MCL, MCC et ces épouvantails. A un moment, dans le tourbillon final, on ne sait plus trop si Mylène se bat ou danse, si elle rit ou pleure, et cette perte de conscience de soi rythme, on l’a vu, la mise à mort de MCC. La vengeance de Mylène s’exerce donc en fin de compte sur le seul véritable coupable de la mort de MCC, à savoir elle-même. Nous avons ici l’impression que la partie sombre de l’âme de Mylène, (MCL) après avoir tout fait pour détruire en elle la partie plus innocente (MCC, avec son look gavroche) se retrouve confrontée à la mort de son univers imaginaire… A force d’étouffer en soi l’enfant, on ne peut plus peupler ses rêves d’enfants révoltés et de fantômes chinois… Ne reste qu’une usine désaffectée et quelques pantins de bois au milieu d’un champ enneigé…

 

Essayons de récapituler… Jusqu’à Fuck Them All, à l’exception d’Ainsi soit-Je, Mylène n’apparaît jamais complètement seule dans ses clips. Cette solitude, j’ai essayé de montrer qu’elle provenait d’un repli sur soi, d’une plongée à l’intérieur de la psyché de Mylène. Dès lors, et à quarante ans passés, la femme est obligée d’avouer la mort de l’enfant en elle, cet enfant qu’elle avait tant essayé, dans ses dernières productions, de maintenir en vie… Le monde de l’imaginaire se réduit à une peau de chagrin : plus besoin de faire intervenir ici une bande de méchants cruels et sanguinaires… Le véritable ennemi de Mylène, c’est elle-même. Le vrai combat est à l’intérieur. C’est contre elle-même qu’elle doit se battre, contre ses propres démons. Dans tous ses clips quasiment, Mylène Farmer se voyait mise face à des figures du mal, des « méchants ». Du violeur de « Plus grandir » au Monsieur Loyal du clip de Optimistique-moi, en passant par la tsarine, par la rivale, par la gardienne de prison, le boxeur etc…, presque tous les clips farmeriens la mettent face à des adversaires clairement définis comme mauvais. Il y a là dedans une forme de mise en scène des démons intérieurs, une sorte d’exorcisme : en mettant en scène nos parts d’ombres au travers d’autres personnages, on fait des ces parts d’ombres des « autres » que nous même, on les met à distance. Il n’empêche que l’ombre reste à l’intérieur, prête à tout envahir… Avant que l’ombre… C’est ainsi que s’appelle l’album… Or Mylène semble ici prendre cruellement conscience de la vacuité et de l’inutilité de cette mise à distance du mal en soi… Les angoisses qui nous poussent à nous auto-mutiler en restant enfermés en nous même, en ne nous permettant telle ou telle choses, sont autant de mises à mort de soi… MCL arrive donc submergée par la culpabilité sur le site même de son propre suicide intérieur : si MCC est morte dans cette cage, c’est de n’avoir pas su reconnaître à temps que les seuls véritables ennemis étaient là, à l’intérieur d’elle-même. C’est d’ailleurs tout le message des épouvantails de Martial Leiter, dont leur auteur dit qu’ils ont « avant tout peur d’eux même ». Ces épouvantails qui, on l’a vu, sont à la fois victimes et bourreaux, à la fois MCC et MCL sont l’image même de Mylène prenant conscience que depuis le début, c’est d’elle-même qu’elle aurait du avoir peur… C’est à mon sens comme ça qu’il faut comprendre les allusions à l’Ame Stram Gram et Désenchantée. En effet, nous avons ici à faire à des redites simplifiées, qui viennent réduire la dimension messianique que soulignait l’équipe de feu l’Instant-Mag dans La part d’ombre. En effet, redite de l’Âme Stram Gram, mais les guerriers chinois ne sont plus que des épouvantails immobiles, et la jumelle n’est plus qu’un reflet de l’âme… Redite de Désenchantée, mais sur le mode réduit : MCL, enfermée dans l’usine/camp, s’en échappe sans avoir besoin de lancer une révolte populaire… Mimant le geste de la révolte en ramassant un caillou sur le sol gelé, elle fait éclater l’espace de l’usine pour se retrouver dans l’immensité gelée… Rien de plus… Au final, un clip profondément désespéré qui demandera à être éclairé par une analyse du texte de Fuck Them All

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