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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Pas le temps de vivre (annoté)

Publié le 14 Septembre 2008 par Mysterfrizz in En bref


Dédiée « à J.L. », sur le livret du carnet de voyage, Pas le temps de vivre évoque sur le mode lyrique le balancement entre moments où la lumière l’emporte sur l’ombre, et moments au contraire où c’est la douleur qui reprend ses droits, tandis que résonne en nous l’absence de l’être cher. La question de l’autobiographie est ici importante. Le texte d’un côté, est rattaché à un événement bien précis de la vie de Mylène, et en même temps, quelques expressions laissent planer un doute. Il y ici une véritable difficulté à faire un choix, qui témoigne encore une fois du fait que tout témoignage chez Mylène Farmer se veut à la fois personnel et universel. Dans une interview pour Radio Scoop, Mylène explique en effet : « Je  préfère l’idée qu’on s’en fait que l’idée que j’ai voulu exprimer dans le fond. L’évocation d’une personne en particulier, maintenant on sait que ça peut s’attacher à une multitude d’autres personnes ». La chanson évoque donc la « peur de l’abandon, de l’être qui n’est plus et que l’on voudrait à côté de soi » conclut Mylène. Que cet être absent soit Jean-Loup, le frère de Mylène décédé en 1996, ou une personne aimée, il « hante » en permanence la pensée, enfermant le « je » dans un ressassement du passé et de la douleur qui lui ôte, littéralement, « le temps de vivre ».

 

 

Il est des heures, où

Les ombres se dissipent

La douleur se fige

Il est des heures, où

Quand l’être s’invincible[1]

La lèpre[2] s’incline

Mais

Si j’avais pu voir qu’un jour

Je serai[3] qui tu hantes

Qu’il me faudrait là, ton souffle[4],

Pour vaincre l’incertitude

Ecrouer ma solitude

 

Il est des heures, où

Les notes se détachent[5]

Les larmes s’effacent

Il est des heures, où

Quand la lune est si pâle

L’être se monacale[6]
Mais

Je erre[7] comme une lumière

Que le vent a éteinte[8]

Mes nuits n’ont plus de paupières

Pour soulager une à une,

Mes peurs de n’être plus qu’une

 

Je n’ai pas le temps de vivre

Quand s’enfuit mon équilibre[9]

Je n’ai pas le temps de vivre

Aime-moi[10], entre en moi[11]

Dis-moi les mots qui rendent ivres[12]

Dis-moi que la nuit se déguise

Tu vois, je suis

Comme la mer qui se retire[13], de

N’avoir pas su trouver tes pas[14]

 

Il est des heures, où

Mes pensées sont si faibles

Un marbre sans veines[15]

Il est des heures, où

L’on est plus de ce monde

L’ombre de son ombre

Dis

De quelle clef ai-je besoin

Pour rencontrer ton astre[16]

Il me faudrait là, ta main,

Pour étreindre[17] une à une

Mes peurs de n’être plus qu’une…



[1] Mylène, ici, néologise.

[2] Maladie mutilante qui désagrège les chairs, la lèpre évoque le motif de la dissolution,  au combien récurrent chez Mylène Farmer.

[3] Faute d’inattention, l’emploi du futur à la place du conditionnel, repoussant la douleur dans un futur qui n’arrivera jamais, est ici une tentative inconsciente bien dérisoire de la mettre à distance.

[4] Les virgules, rares et placées selon un schéma tout sauf grammatical dans l’œuvre de Mylène encadrent ici le souffle, l’isolent, soulignant son caractère manquant.

[5] Image obscure, les notes se détachent-elles de la portée où elles sont prisonnières, ou se détachent-elles les unes des autres, cessant par contrecoup d’être « liées » ?

[6] Nouveau néologisme, sur l’adjectif « monacal »,  qui est en rapport avec la vie des moines.

[7] Le hiatus insiste sur le pronom « Je », le met en situation de détachement, comme dans « Ainsi soit-Je ».

[8] La lumière éteinte par le vent parce que l’amour l’a désertée est un possible souvenir du Petit Prince de Saint-Exupéry : « L’image d’une rose (…) rayonne en lui comme la flamme d’une lampe. Il faut bien protéger les lampes : un coup de vent peut les éteindre »

[9] L’amour chez Mylène est pensé comme un jeu d’équilibriste. Outre ce texte, on retrouve en effet l’image dans la chanson Redonne-moi, et dans l’imaginaire du clip d’Optimistique-moi. La perte de l’autre se vit donc sur le mode de la chute : chutes à répétitions de la jumelle abandonnée dans le clip de L’Âme Stram Gram, qui ne font que préparer la chute finale, et cette fois volontaire, du haut de la muraille de Chine.

[10] On retrouvera le même appel à l’amour dans L’histoire d’une fée, c’est… : « Jeu de M, émoi… »

[11] Dédiée à Jean-Loup, le frère décédé de Mylène, cette chanson est souvent lue comme biographique. Ce simple appel à la pénétration nous semble montrer comment on ne peut, et ne doit pas, chercher d’explication rigoureusement biographique dans les textes farmeriens. Si biographie il y a, c’est d’une biographie « composite » qu’il s’agit, et dont seul l’auteur détient les clefs.

[12] Le motif de l’ivresse est récurrent chez Mylène, on se tient par exemple « la tête ivre » dans Regrets. Le motif est Baudelairien, comme en atteste le poème en prose « Enivrez-vous ».

[13] L’image de la mer qui se retire évoque la marée descendante, moment de dévoilement des profondeurs marines, qui surgissent alors à l’air libre. Si Mylène est comme la mer qui se retire, c’est parce qu’elle se livre de manière intime, qu’elle dévoile les profondeurs de son âme en écrivant.

[14] L’idée des pas dans le sable, que la mer n’a pu retrouver (et donc effacer, comme un souvenir indélébile qui par contrecoup la pourchasse) a été reprise dans le livret avec les photos de quelques traces de pas dans le sable, mais à côté de la chanson Souviens-toi du jour. C’est que la question de la « trace », de la mémoire est au cœur des deux textes. Ici, il s’agit d’une mémoire individuelle et intime, tandis qu’elle est collective et concerne l’humanité dans la chanson de la Shoah.

[15] L’expression vient du poème « Epine » de Pierre Reverdy qui évoque « cette pensée sculptée dans le marbre sans veine ».

[16] La lune est l’astre farmérien par excellence : elle est une « cendre de lune » dans libertine, astre toujours « de cendres » dans Et tournoie. C’est vers la lune qu’on doit se frayer un chemin dans Il n’y a pas d’ailleurs, c’est la lune qu’on doit toujours vouloir pour soi dans Tomber sept fois. Si la lune est du côté du féminin et de Mylène (comme en témoigne l’imagerie de plusieurs clips : Âme Stram Gram, Ainsi-soit Je et l’insertion d’une photo de lune à l’arrière-plan du texte de Méfie-toi.), l’astre de l’autre est donc plutôt celui le soleil. D’où l’impossibilité de la rencontre ici évoquée.

[17] Le choix du terme « étreindre », qui appartient au vocabulaire amoureux, montre qu’il s’agit non pas tant de supprimer la peur que d’en venir à l’aimer, à l’accepter. Seul l’être qui nous aime est capable d’aimer même nos peurs. Quand l’amour meurt au contraire, on « se fout » des « angoisses » de l’autre, on « se fout de [ses] détresses. »

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clovis simard 26/10/2012 02:12

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