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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Je m'ennuie (annoté)

Publié le 13 Septembre 2008 par Mysterfrizz in En bref

Je m’ennuie est une chanson capitale dans l’album Point de Suture, dans la mesure où elle en porte le thème majeur. Il existe deux sortes d’ennui. L’un écrasant, lié à l’inactivité, l’autre transcendant et capable de devenir source de création. Les moyens de faire de ce vide que crée l’ennui une force positive, voilà la recette que Mylène semble essayer de trouver, en vain, au fil de cet album. Les échecs sont multiples et cruels. Dans Dégénération le test statique n’est pas convaincant, dans  Paradis Inanimé, on finit par « mourir d’être aimée », et quand la religion semble ouvrir une porte fragile avec l’ave maria, renversant contrepoint à l’album et à sa quête joyeusement désespérée, le respirateur s’arrête, et avec lui le cœur… Béquille fragile et en fin de compte inutile. Le lien avec la pochette se fait du coup beaucoup plus clair, dans la mesure ou Point de Suture est bien ce champ d’expérimentation où l’on essaie de lutter contre l’ennemi, satanique, qu’est l’ennui, et qui nage dans notre propre sang, comme Lisa en avait fait la douloureuse découverte[1]… Mais le produit final est difforme, monstrueux, absolument pas viable : dépourvue de jambes, la poupée de l’album ne marchera jamais…  A la fin restent les cicatrices du combat contre l’ennui, perdu d’avance. A moins que les traces du combat, autrement dit les chansons, ne soient la victoire la plus éclatante : celle de l’art. D’où la multiplication des textes littéraires qui transcendent cet ennui dans la chanson du même nom…  De Baudelaire à Schopenhauer, en passant par Flaubert et Sartre, c’est une véritable bibliothèque qui nous est ici livrée clef en main…

 

Je m’ennuie[2]

C’est le vide[3]

Déesse

Détresse,

Le spleen[4]

C’est l’hymne

A l’ennui d’être

Je m’ennuie

Un néant béant            

Petite nausée[5]

Temps dilué

A l’infini

 

La vie oscille à l’envi

Comme un pendule rouillé

Me balancer

De la tourmente à l’ennui[6]

L’ennui naquit un jour gris

D’une uniformité[7] que je

Sais invincible

 

Refrain

 

Qu’on traîne toute sa vie

Toute sa vie durant

Obstinément

Sempiternelle rêverie

De l’Ennui à Bovary[8]

Vivre en beauté

Vivre en blessure

Sa finitude

 



[1] Dans Lisa-Loup et le conteur, Lisa vomit une petite goutte de sang qui, citant Baudelaire au passage, se présente comme l’ennui qui coule dans ses veines : « J’étais là prise au piège de tes peines qui sont vaines (…) non pas celles du cœur, ni celles d’emprisonnement, mais celles de ton malheur qui te rongent lentement et pèsent comme un couvercle sur tes ressentiments : je veux parler de ton ENNUI, Lisa, qui t’empêche de vivre. »

[2] L’affirmation était déjà présente dans Lisa-Loup et le conteur, d’abord dans la bouche de Lisa : « Je m’ennuie ! Je m’ennuie ! Je m’ennuie ! crie l’autiste, je m’ennuie ! Je m’ennuie ! dit la toute petite qui en vomit des litres », puis dans celle de Mylène Farmer : «  Moi aussi je m’ennuie, je m’ennuie, je m’ennuie. C’est pour ça que tu vis… C’est pour ça que j’écris. »

[3] Dans Ou bien… ou bien… Kierkegaard décrit en ces termes l’ennui : « Mais je reste étendu, inactif ; la seule chose que je vois, c’est le vide ; la seule dont je vis, c’est le vide ; le seul milieu où je me meus, c’est le vide. »

[4] On pense bien sûr immédiatement à la série de poème de Baudelaire intitulés « Spleen », dans Les fleurs du mal, qui traitent justement de la question de l’Ennui, ce « vice […] plus immonde » qui « dans un bâillement avalerait le monde ; // C’est l’Ennui ! », (Au lecteur)

[5] Après Baudelaire, Sartre et La Nausée, ouvrage qui traite à son tour de l’ennui existentiel. Dans ce roman, intitulé à l'origine Melancholia, Sartre transcrit les réflexions théoriques qu’il avait développées dans L’être et le Néant sous la forme du journal de Roquentin, personnage confronté au rien, au vide de sens de l’existence. L’ennui quotidien que Mylène exprime ici est cependant une « petite nausée », il n’a pas la prétention métaphysique de Roquentin, il est, tout simplement.  Le « néant béant », cependant, renforce encore le lien avec l’œuvre de Sartre.

[6] Ces quelques vers reprennent une formule célèbre de Schopenhauer : « La vie donc oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. » in Le monde comme volonté et comme représentation.

[7] Reprise d’un non moins célèbre vers de Houdar de la Motte : « L’ennui naquit un jour de l’uniformité », tiré de sa fable "Les amis trop d'accord".  Mylène rajoute le caractère invincible de cette uniformité dont Simone Weil disait qu’elle était « à la fois la chose la plus belle et la plus repoussante qui soit. La plus belle si elle reflète l’éternité, la plus laide si elle est le signe de quelque chose d’infini et d’immuable. Le temps vaincu ou le temps stérile. » : il s’agira donc pour Mylène de vivre sa finitude en beauté (éternité) ou en blessure (coma/trauma)…

[8] Autres références incontournables de toute littérature sur l’ennui : L’Ennui de Moravia côtoie ici le personnage de Flaubert, Emma Bovary, stéréotype même de la provinciale rongée d’ennui qui s’abîme dans des lectures romanesques. Lorsqu’il écrivit Mme Bovary, Flaubert décida de partir d’un fait divers banal, commun, inintéressant : une histoire d’adultère. Mais cette vie au « ton gris, cette couleur de moisissure d’existence de cloportes » comme le dit l’auteur lui-même est transfigurée par l’art. Elle devient beauté. Le remède favori pour dépasser l’ennui est de le transcender par l’art… S’il est invincible et si nous devons tous mourir un jour, alors autant le faire avec panache, quitte à en souffrir…

 

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