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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Je te rends ton amour (annoté)

Publié le 17 Mai 2008 par Mysterfrizz in En bref


Chanson préférée de Mylène, comme elle l’affirme lors d’une interview donnée à la radio NRJ pour la sortie de l’album, Je te rends ton amour évoque la thématique d’un amour mourant. Le texte repose sur l’image d’une femme tableau qui se sent à l’étroit dans le cadre dessiné autour d’elle par son premier amour. S’y arrachant dans la douleur, elle vient alors afficher sa peine, son calvaire, en devenant une des « rousses écorchées » d’Egon Schiele. D’une peinture à une autre, la femme transfigure sa souffrance en l’offrant à la contemplation de tous. Cette déshumanisation peut alors réduire l’amour à un objet que l’on peut rendre ou reprendre, et autorise une forme de libération.

            Le peintre autrichien, qui ne vivra que 28 ans, est une référence pour Mylène Farmer qui le cite régulièrement dans ses interviews depuis les années 90. Il naît  en 1890 et meurt en 1918. Son œuvre propose un érotisme mortifère, met l’accent sur les corps décharnés, cadavériques, exhibant leurs attributs sexuels de manière obscène et s’enchevêtrant souvent dans des amas de corps qui tiennent autant de l’étreinte que du charnier. Il a aussi laissé de nombreux autoportraits, parfois dédoublés, et quelques paysages qui montrent la nature en morceaux, porteuses d’éléments de mort.

 

M’extraire du cadre

Ma vie suspendue[1]

Je rêvais mieux

Je voyais l’âtre

Tous ces inconnus

Toi parmi eux


Toile[2]

Fibre qui suinte

Des meurtrissures

Tu voyais l’âme

Mais j’ai vu ta main

Choisir Gauguin[3]

 

Et je te rends ton amour[4]

Redeviens les contours

Je te rends ton amour

C’est mon dernier recours

Je te rends ton amour

Au moins pour toujours[5]

Redeviens les contours

La « femme nue debout[6] »[7]

 

M’extraire du cadre

La vie étriquée

D’une écorchée[8]

J’ai cru la fable

D’un mortel aimé[9]

Tu m’as trompé[10]

 

Toi tu m’as laissé

Me compromettre

Je serai « l’Unique »[11]

Pour des milliers d’yeux[12]

Un nu de maître

 

Et je te rends ton amour

Au moins pour toujours

Je te rends ton amour

Le mien est trop lourd

Et je te rends ton amour[13]

C’est plus flagrant le jour

Ses couleurs se sont diluées

Et je reprends[14] mon amour

Redeviens les contours

De mon seul maître : EGON SCHIELE[15] et[16]



[1] Jeu de mot entre les deux sens de l’adjectif : la vie est suspendue parce qu’au point mort, parce qu’elle n’avance plus, mais aussi parce que le portrait est accroché – suspendu – au mur. La pochette du single montre ainsi Mylène Farmer crucifiée devant un mur où la place du cadre a été remplacée par un trou. La femme qui s’est arrachée au tableau est restée accrochée, devant le vide de l’ancienne toile, celle de l’amour perdu, et y constitue une nouvelle œuvre d’art, éphémère cependant : ce ne sont en effet pas des clous qui la retiennent, mais des bandes de ruban adhésif. La libération reste accessible.

[2] La toile où l’on peint n’est pas ici sans évoquer, surtout à l’analyse serrée du texte, l’idée du suaire et de sa « fibre qui suinte » du sang du christ. La femme est en effet tableau, mais tableau de martyre, de souffrance. Cette lecture du désamour comme un calvaire christique est d’ailleurs d’autant plus fondée qu’un plan très rapide du clip de cette chanson montre l’artiste crucifiée. La pochette du single elle aussi reproduit l’imaginaire de la croix.

[3] La comparaison entre Gauguin et Schiele oppose deux manières de voir, et de peindre, la femme. Les femmes sensuelles, exotiques de Gauguin sont à des lustres de celles, vampiriques, cadavériques et torturées de Schiele. La musique de Je te rends ton amour avait d’abord était destinée à Nathalie Cardonne, dont Laurent Boutonnat avait écrit le premier album. Beaucoup ont voulu voir dans ce texte le cri de douleur d’une artiste se sentant trahie, abandonnée par celui qui avait jusque là était considéré comme son pygmalion, et tentant de « s’extraire du cadre » emprisonnant qu’il avait construit autour d’elle. Quelle que séduisante que soit cette lecture autobiographique, elle ne rend cependant pas compte de toute la richesse de la chanson…. 

[4] L’expression consiste en un détournement. Rendre son amour à quelqu’un, en effet, c’est l’aimer en retour, à la mesure de l’amour qu’il nous offre. Ici, l’autre s’étant détourné, la seule manière de rendre l’amour qu’on ne reçoit plus consiste donc à s’en débarrasser à son tour.

[5] La promesse d’éternité est usuellement du côté de l’amour, alors qu’elle est mise ici du côté de sa restitution. Chez Mylène, seul le désamour peut durer « pour toujours ». L’amour, au contraire, est fondamentalement court : « on voudrait tellement que la passion dure, mais la réalité nous contraint à dire que, non, ça ne dure pas », confiait l’artiste à la sortie de l’album.

[6] Titre de plusieurs peintures de Schiele.

[7] Le livret place les guillemets avant l’article, mais la version manuscrite corrige cette légère incohérence.

[8] Mylène elle-même appliquait cet adjectif aux modèles de Schiele lors d’une interview accordée au Figaro Magazine en 1991 : « J’aime passionnément la peinture d’Egon Schiele. J’aurais pu être son modèle. Lorsque je me regarde dans un miroir, j’ai l’impression d’être une de ses rousses écorchées. » 

[9] Composée de deux termes pouvant être aussi bien substantif qu’adjectif, l’expression est riche d’ambiguïté. Est-ce un mortel qui était aimé, et ce faisant la femme-tableau semble se changer en une sorte de divinité, hors du monde des hommes, ou au contraire est-ce l’aimé qui est « mortel »,  et qui donc apporte, par sa trahison, la mort. L’indécidabilité est ici bien évidemment recherchée. La citation d’un poète japonais du Xème siècle, tirée du Kokinshu, accompagne la chanson dans le « Carnet de voyage » d’Innamoramento : « Qui donc à l’amour a pu donner son nom // Il aurait dû l’appeler simplement : mourir » KOK,  XIV, 698. L’auteur s’appelle Kiyohara no Fukayabu.

[10] Faute d’accord du participe, relativement récurrente dans les textes de Mylène. On ne peut ici évoquer la faute de frappe puisqu’on la retrouve dans la version manuscrite du texte. Ce brouillage de l’identité du « je », homme ou femme contribue en tout cas, conscient ou non, au brouillage référentiel du texte.

[11] Titre d’œuvre qu’on ne peut rapporter à Schiele et qui s’explique sans doute par l’idée que l’être aimé est « unique » pour celui qui l’aime. « Tu seras, pour moi, unique au monde », confie le renard au Petit Prince de Saint-Exupéry. Ici, il s’agit de redevenir cet être unique, mais pour tous. La femme martyre, écorchée par l’amour transcende sa douleur en la métamorphosant en œuvre d’art.

[12] Noter le jeu de mot : « pour des milliers : Dieu »

[13] Mylène chante en réalité « Je te rends ton amour »

[14] Après le jeu sur « rendre », le verbe « reprendre » renforce dans le refrain l’image de l’amour comme un objet matériel, transportable, que l’on peut donner ou rendre. La relation amoureuse se dit comme échange d’un poids qui peut devenir trop lourd. Le clip nous montre l’artiste se débarrassant de son alliance dans une église, ce qui ne fait que traduire cette idée d’amour symbolisé par un objet. Cette vision de l’amour s’éloigne quelque peu des conceptions de Francesco Alberoni, et témoigne d’une pensée de l’amour plus ancienne, plus proche des albums précédents.

[15] Version manuscrite comme version dactylographiée nous mettent ici en présence d’un collage de la signature de Schiele dont Mylène disait : « Il a tout compris, jusque dans la manière de signer ses toiles. Il y a sans cesse en lui un mélange de vie et de mort, comme s’il avait été conscient qu’il disparaîtrait à 28 ans. Sa peinture synthétise la vraie folie, l’exaltation la plus intime. » (Le Figaro Magazine, 1991)

[16] Ce et final vient témoigner ici de l’inachèvement et du cyclique… Aussi définitive que semble la chanson, elle ouvre néanmoins une porte sur l’avenir… Alors que le « et » revenait de manière obsédante au début des vers du refrain, pour montrer les conséquences des actes du « mortel aimé », ce dernier emploi ouvre l’espoir de renouveau ou de pardon…

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Stéphanie 01/06/2012 14:52

Bonjour

J'ai trouvé votre analyse extrêmement intéressante, très bien construite et argumentée.
Auriez-vous une explication du clip de la chanson : Je te rends ton amour ?

En vous remerciant

Stéphnanie