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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Q.I. : les plaisirs sémantiques de Mylène Farmer (part 2)

Publié le 19 Avril 2008 par Mysterfrizz in Les textes expliqués


 

Sa bouche est sanctuaire

La plus sacrée des prières

 

D’ailleurs, la bouche de l’amant devient « sanctuaire ». Le sanctuaire, c’est le lieu consacré où l’on ne peut entrer, c’est l’espace interdit, réservé au Dieu où seuls les prêtres, des élus, peuvent pénétrer. Cette bouche impénétrable au commun des mortels a quelque chose de blasphématoire : pénétrer la bouche de l’amant, c’est l’embrasser (avec la langue pas si morte que ça). On voit donc combien la métaphore du sacré est dérangeante. Cette bouche que seule une élue peut embrasser est doublement sainte, puisqu’elle « sacrée » en plus de sanctifiée. De toutes les prières, de toutes les religions, celle du Dieu enclos dans la bouche de l’amant est la plus sacrée. Or quel dieu se cache dans la bouche de l’amant, si ce n’est justement sa langue ? On est ici ramené à la chanson « Les mots », où Mylène mettait en scène la mise en place d’une religion du mot d’amour : « Les mots d’amour un temple ». Ce temple des mots d’amour qui s’esquissait peu à peu au fil des refrains du duo avec Seal, nous le voyons ici représenté et nommé : il s’agit de la bouche de l’être aimé. La langue y est un dieu, à double titre. Langue-langage d’abord, QI, et langue-organe ensuite, cul tout court. On retrouve ce même jeu de mot sur la langue dans «Porno-Graphique » puisque la langue de Mylène s’y « délie », ce qui signifie normalement qu’elle parle. Or dans « Porno-Graphique », quand la langue se délie, « c’est l’éloquence de [ses] silences ». A nouveau la langue-organe et la langue-langage sont intimement liées, voire assimilées. Il y a dans les mots, dans leur emploi, dans l’écriture donc, quelque chose qui a à voir avec le rapport sexuel, avec l’orgasme. Un texte, comme un acte sexuel, c’est avant tout une histoire de « coups de langue. » D’ailleurs, dans « L’amour n’est rien », Mylène assimile à nouveau sexe et langue : « Moi sans la langue, sans sexe je m’exsangue » remarque-t-elle.

 

S’alanguir est pour moi

Le pire des effrois

C’est froid

 

Nous avons ici l’illustration même de ce plaisir des mots… En effet, s’alanguir, en arrivant après l’allusion à la bouche, amène avec lui, par sonorité contagieuse, cette figure divine qu’est la langue… On comprend dès lors mieux la peur qu’à Mylène de « s’alanguir », verbe qui, dans le contexte sexuel qui est celui de la chanson, pourrait simplement renvoyer à un affaiblissement lié à trop d’ébats. Mais faire de cette fatigue « le pire des effrois » a quelque chose d’exagéré. On comprends mieux ce que veut dire Mylène si l’on accepte de rentrer dans un des moteurs de son écriture, à savoir le plaisir. Ecriture du plaisir et des sons, les mots appelant les mots non pas tant par un rapport grammatical que par des jeux d’homophonie et de sens. Ici, dans le contexte bucal que nous évoquions, et par une étymologie fantaisiste, le verbe s’alanguir se met à fonctionner comme un dérivé de « langue ». Avec son préfixe privatif a-, le verbe pourrait bien en effet signifier « perdre sa langue ». Des lors, l’effroi se fait compréhensible, et appelle par sonorité le « froid », la langue morte justement. Du coup un parallélisme est construit malgré la langue elle-même, et grâce à l’emploi qu’en fait Mylène, entre perdre l’usage de sa langue et s’affaiblir… Il y a quelque chose de mortifère dans l’impossibilité d’utiliser le langage, et ce que nous présente aussi QI, c’est peut-être un remède à l’angoissante page blanche… Faute de jouer d’une langue-langage, on peut aller puiser inspiration, émulation intellectuelle, dans les jeux de la langue-organe, et revenir au langage par là… A moins que ce ne soit le contraire, et que la langue-langage soit un moyen de remédier à l’ennui du corps et de la langue-organe… « Mon cœur est rempli, mais mon corps s’ennuie » constate Mylène au début de « Porno-Graphique ». Elle s’empresse donc d’en faire une chanson, de mettre cet ennui en langue… L’écriture se fait rempart contre l’ennui et substitut tout puissant de l’amour physique : « plus le corps est entravé, plus l’esprit est libre. » C’est d’ailleurs en substance ce que dit Mylène elle-même, en tant qu’auteur de « Lisa-Loup et le conteur », à son personnage à la fin du conte :

 

«COMMENT VEUX-TU QUE JE TROUVE LA MORALE

QUAND MOI-MEME SUIS ATTEINTE PAR CE

TERRIBLE MAL ?

MOI AUSSI,

JE M’ENNUIE, JE M’ENNUIE, JE M’ENNUIE

C’EST POUR ÇA QUE TU VIS…

C’EST POUR ÇA QUE J’ECRIS ! »

 

Sa bouche est sanctuaire

Le plus sacré des mystères

 

La répétition du caractère inaccessible de la bouche-temple de l’amant est ici répété, et même redoublé. L’association de mystère et sanctuaire nous fait penser aux religions à mystère antiques (Mystère d’Eleusis, consacrés à la déesse Déméter et à sa fille Perséphone par exemple). Or les cultes à mystère sont réservés à quelques initiés, et sont censés leur apporter un bonheur qui frôle l’âge d’or. Les mystères d’Eleusis permettent ainsi d’assurer, par un rituel, une communication avec le monde d’en bas, celui des morts. Ils offrent aux hommes un moyen d’appréhender cette altérité terrible qu’est la mort. Pour Mylène, la bouche de l’amant est donc à la fois ouverte et fermée. Ouverte parce que prière, elle peut proférer, délivrer une parole qui se fait moteur de l’inspiration, nourriture littéraire et plaisir. Fermée parce que mystère, inaccessible, « quitte à en mourir »… A l’instar de la divinité qu’elle abrite (c'est-à-dire la langue), la bouche est double. Elle est prière, écoulement de mots visant à atteindre le divin sur le mode de la conversation, simplicité donc. Mais elle est aussi ce mystère inaccessible des mots, leur irréductible étrangeté, qui fait qu’ils échappent et se mettent parfois malgré nous à signifier autre chose… Préoccupation d’auteur que tout cela… Mais qui a dit que Mylène était autre chose qu’auteur ?

 

Il est l’ange pour moi

Je lui dis tout bas

 

Si culte à mystère il y a, s’il s’agit de communiquer avec le divin, c’est néanmoins dans un cadre judéo-chrétien qu’il s’exerce. Le personnel religieux de l’album « Avant que l’ombre » est celui de la bible. Que le texte sacré soit au cœur de l’imaginaire farmerien, nous l’avons déjà remarqué à de multiples reprises. Ce qui est nouveau dans « Avant que l’ombre », plus qu’un rapport « apaisé » à la religion comme on a pu le lire ça et là (car le blasphème n’est jamais loin dans des chansons comme Fuck them all, QI, ou même Ange, parle moi, j’essaierai d’y revenir à l’occasion). Ce qui est véritablement nouveau, c’est l’omniprésence de la figure de l’ange. Qui est l’ange dans l’imaginaire farmerien ? L’ange en grec, c’est le messager (angelos), c’est donc, quelque part « l’autre », d’où le jeu de mot sur étrange messager/etranger dans « Ange parle moi ». Chez Mylène, l’ange est tombé. Il a « rompu son pacte » avec Dieu, il est « tombé devant la beauté du couchant », il a fait « le saut de l’ange ». Bref, l’ange, curieusement, n’existe vraiment qu’en tant qu’il est déchu, c'est-à-dire « Lucifer ». Le nom du diable, qui au départ signifie « porteur de lumière », lui vient en effet de ce qu’il était le plus beau de tous les anges, le favori de Dieu. Lorsque l’homme est créé, Dieu demande à ses anges de se prosterner devant lui, car il est sa création. Trop fier, Lucifer refuse et prend la tête d’une rébellion contre le Tout-puissant. Il est alors précipité aux enfers et devient le diable, le tentateur : celui qui « incite à… ». Cet amour du diable, toujours latent dans l’œuvre de Mylène est ici expliqué par la dimension de révolte que représente Lucifer. Les poètes ont d’ailleurs beaucoup utilisé cette figure de l’ange déchu pour en faire un modèle de révolte contre l’autorité, d’aspiration à la perfection, et de modèle de la difficile condition humaine. Parmi eux, un des auteurs de chevet de Mylène, à savoir Baudelaire, a ainsi consacré au bel ange, parmi d’autres textes, ses fameuses « Litanies de Satan », dont voici un extrait :

 

« Ô toi le plus savant et le plus beau des Anges,

Dieu trahi par le sort et privé de louanges,

 

Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !

(…)

Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère

Du paradis terrestre a chassé Dieu le Père,

 

Ô Satan, prend pitié de ma longue misère ! »

 

Qu’il a les rondeurs d’un « Rodin »

J’aime ! Ça m’incite à…

 

A cet amant tentateur, Mylène murmure qu’il a les rondeurs d’un Rodin. Les modèles de Rodin sont en effet souvent des hommes dans la force de l’âge. Plus que cette caractéristique pourtant, je pense que deux facteurs ont conduit au choix de cette comparaison. Le premier obéit à l’engendrement sonore que nous évoquions plus haut… L’amant a les rondeurs du mot « Rodin ». Les guillemets viennent d’ailleurs souligner la dimension métalinguistique (encore un gros mot décidemment !) de son emploi. L’amant est donc comparé à un mot, avec ses sonorités, sa « rondeur » justement, sa prise en bouche si j’ose dire… On fait tourner l’amant dans sa bouche, on le soupèse de la langue pour rester dans la métaphore du texte… comme on le fait d’un mot que l’on aime à dire… En même temps, le choix du Rodin est aussi motivé, de manière assez évidente, par la pièce la plus célèbre de toute l’œuvre du sculpteur, à savoir le fameux « Penseur ». Dans une chanson qui met en avant le QI de l’être aimé, cette comparaison s’impose en effet comme une évidence. Plaisir des mots, plaisir des sens, plaisir de l’art, tout se conjoint, et Mylène « aime », avec un point d’exclamation : le plaisir qu’on tire de cette conjonction est intense. Le « ça m’incite à… » quant à lui, vient justement souligner l’ambiguïté de ce discours… Outre la continuation discrète de l’image de l’ange déchu qui tente, incite, nous l’avons dit, le fait que la phrase s’arrête produit plusieurs effets… Attardons nous y un peu…

1. D’abord un effet de mystère, puisqu’on ne sait pas vraiment à quoi Mylène est incitée… A l’amour, au côté Q, ou au contraire à aller admirer, caresser peut-être, une statue de Rodin ? Dans le silence du texte, chacun peut imaginer ce qu’il veut, et le texte échappe à l’univocité comme il le faisait depuis le début.

2. D’autre part, le « à » est très peu prononcé par Mylène, on a davantage l’impression qu’elle dit « ça m’inciteuuuu ». Cette impression est d’autant plus renforcée par le fait que les vers en « incite à… » riment avec des mots en [e] : oscillent / sémantiques. Du coup cet emploi de « incite » d’une manière apparemment intransitive (sans le à, et sans le complément), qui n’est pas correct en grammaire fait que l’on a irrésistiblement envie, le thème de la chanson aidant, de dire « ça m’excite », qui lui peut s’employer intransitivement. Or le rapprochement des deux mots n’est pas sans intérêt… in-citer ex-citer… L’un côté QI, l’autre côté cul, avec deux préfixes opposés pour des mots de sens finalement proche… Ne faut-il pas lire là une autre reconstruction étymologique fantasque qui ferait de l’incitation le contraire de l’excitation ? On est excité vers l’extérieur, et incité à l’intérieur… Le QI est incité, c’est son excitation à lui en quelque sorte…

 

Il sait la douceur de mes reins

Qui oscillent

Il sent la tiédeur de mes mains

J’aime ! Ça l’incite à…

 

1. L’amant « sait », il est à nouveau un être de savoir, de connaissance. Du coté de l’intellect. Or, toujours dans le mouvement d’ambiguïté de la chanson ce que sait l’amant, c’est la douceur des reins, autrement dit quelque chose de profondément sensuel et sexuel. En même temps, avec l’effet d’assonance ça, inCite, douCeur, Sait, oSCillent… TieDeur De etc… Les mots continuent de s’appeler les uns les autres pour créer cette rondeur, cette musicalité sensuelle.

2. Mais l’amant « sent », il est donc aussi du côté du ressenti, de l’émotion. C’est l’émergence discrète du thème QI-QE qui reviendra à la fin de la chanson. L’idée de tiédeur vient augmenter la sensualité du refrain en rajoutant des effets d’échos sonores : le « T » vient d’incite, et il y a rime interne avec « douceur ».

Le refrain est donc une sorte d’espace textuel clos, ou les sons s’appellent les uns les autres, et prennent le temps de se développer. Ce refrain que beaucoup ont pu qualifier de « ralenti » par rapport au couplet est d’ailleurs chanté ainsi en grande partie justement parce qu’il évoque ce plaisir du « dire », ce plaisir de jouer avec les mots et les sons, de les faire résonner. Ainsi, Mylène laisse le temps à ses voyelles de se déployer en tenant la note, elle permet aux mots de nous apparaître dans toute leur rondeur, sur un mélodie langoureuse qui est aussi celle du rapport sexuel auquel ce plaisir est comparé.  

 

Longue est la route de nos plaisirs…

… Sémantiques !

 

Et en effet, c’est la conclusion même du refrain ! Oui, la route des plaisirs est longue, elle traîne, comme le refrain, elle perdure, elle s’attarde sur le corps comme sur les sons… Si à l’oral se sont les notes tenues qui permettent de donner cette impression de durée, à l’écrit ce rôle est assumé par les points de suspension… « Avec trois petits points derrières » comme s’est plu à le souligner Mylène lors de la conférence de presse, montrant au passage l’importance de ce signe de ponctuation pour elle. Trois petits points derrières, d’accord, mais ici ce sont trois petits points devants qui sont aussi ajoutés, pour accentuer la suspension. Le texte ralenti donc, et surtout arrive à ce qui en constitue le jeu de mot central, belle trouvaille de Mylène d’ailleurs… Plaisirs sémantiques en effet, plaisir de jouer sur la signification des mots, comme on l’a vu tout au long des couplets, plaisir du mot même… Mais ce plaisir des « sens » des mots est aussi un plaisir des sens tout court, un plaisir sensuel. On voit bien comment le refrain est en fait l’illustration même de la thématique de la chanson : derrière l’évocation sensuelle d’un rapport sexuel, par un travail de l’intellect sur la langue, on crée un nouvel objet de plaisir, sémantique celui-ci, à savoir le texte lui-même. Le texte comme machine à orgasmes intellectuels.

 


En guise de conclusion

 

Ton QI !

Mon cul et ton QI

CQFD

 

Les chœurs finaux viennent conclure la chanson sur une note ironique plaisante. CQFD, ce qu’il fallait démontrer, c’est en effet l’équation suivante : mon cul et ton QI. Autrement dit, on peut associer cul et culture, cul et QI, plaisir des mots et des sens. La chanson est construite comme une démonstration, elle est preuve, et on a vu en effet que la permanence du travail littéraire y avait effectivement mis en place une sorte d’illustration vivante de cette conjonction. D’ailleurs les jeux de mots continuent, non sans humour : « mon cul et » peut-être aussi être pris pour Q.E. : Quotient Emotionnel… Par un curieux hasard, on remarquera aussi, sans bien savoir si Mylène y a pris garde, l’équation suivante…C Q F D = Ces culs Farmer/Di sabatino… C’est sans fin. Le texte de QI, à l’instar des deux petites lettres qui en constituent le titre, a conjoint dans une unité deux pôles apparemment disjoints : le Q et le I, le charnel et le spirituel. Union de l’âme et du corps de la femme dans une figure comblée donc, celle de l’auteur qui fabrique du plaisir et du désir avec la langue, quitte à en mourir… de rire. Ode de Mylène à son propre métier de femme de mots qui se fait source de joie : Porno-Graphique, la « sœur » textuelle de Q.I. s’achève à son tour sur un éclat de rire…

 

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