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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Optimistique-moi (annoté)

Publié le 18 Avril 2008 par Mysterfrizz in En bref


Quatrième extrait d’
Innamoramento, la chanson évoque la même thématique de l’amour mourrant que Je te rends ton amour. Mais cette fois, la mort est le fruit du temps et de l’habitude. Les couplets mettent en effet en place un dialogue à plusieurs voix où l’on assiste à la destruction progressive de tout ce qui avait pu faire tenir le couple. « Je me fous de tes angoisses, elles m’ont nourrie mais me lassent » fait remarquer la femme à un moment… A l’image de l’amant se superpose donc, comme un élément de comparaison insurpassable, l’image du père qui « n’était pas comme ça » et à qui sa fille demande, dans un néologisme qui mêle espoir et mysticisme, de l’optimistiquer. Mais ce recours à la figure paternelle n’est pas sans évoquer tout un imaginaire sensuel et ambigu, avec ce baiser déposé « aux pétales humides » du « petit bouton de rose ». Le fantasme oedipien de la fillette, ce désir monstrueux, engendre dès lors le fantasme d’un père impossible, à la fois amant et parent, incestueux et protecteur. Cette figure qui plane sur toute relation ne peut dès lors que faire obstacle de manière radicale à la construction d’une histoire d’amour « réelle ».

 

« Je me fous de tes détresses

Comme de tout et comme du reste[1]… »

C’est ça, le temps qui passe

« Je me fous de tes angoisses

Elles m’ont nourrie[2] mais me lassent… »

C’est ça, le temps qui passe[3]

« Je fais fi de tes « je t’aime »,

Ils sont des cris qui m’enchaînent[4]… »

C’est ça l’amour

C’est quoi l’amour ?

« Tu ne vis pas c’est morbide »

En somme, je suis pathétique,

C’est ça l’amour

Papa n’était pas comme ça, quand…

 

Il disait tout bas[5] :

« Petit bouton de rose,

Aux pétales humides,

Un baiser je dépose[6] »

Optimistique-moi, Papa

Optimistique-moi, quand j’ai froid

Je me dis, tout bat[7]

Quand rien ne s’interpose,

Qu’aussitôt, tes câlins

Cessent toute ecchymose[8]

Optimistique-moi, Papa

Optimistique-moi, reviens-moi[9]

 

« Tu te fous de mes ténèbres

Comme de tout, et comme du reste… »

C’est ça, le temps qui passe

« Fais fi des signes du ciel

Seul les faits, sont ton bréviaire… »

C’est ça le temps qui passe

Tu dis : « Assez des histoires

Ton passé est préhistoire[10]… »

C’est ça l’amour

C’est quoi l’amour ?

Crucifie-moi Ponce Pilate[11]

Noie-toi dans l’eau écarlate[12]

L’amour est loin

Papa était plus malin[13], quand…



[1] Le livret donne « Comme de tout et du reste »

[2] Le féminin ici souligne que ce n’est pas toujours la même personne qui parle. Les citations ici sont à reporter à l’un ou l’autre des membres du couple. A nouveau le choix impossible d’un partage clair des répliques participe de l’esthétique de l’indécision chez Mylène. Tout peut à chaque instant se retourner et devenir sont contraire.

[3] Le livret donne « C’est ça, c’est le temps qui passe »

[4] Cette remarque évoque ce que dit Alberoni de l’amour naissant qui  « sépare ce qui était uni ». En effet, quand l’amour naissant apparaît, la reconfiguration que subit le monde de l’amoureux l’amène à tirer un trait sur ses relations précédentes, qui ne sont plus perçues que comme des poids, des entraves inutiles. Il se pourrait donc que les couplets de la chanson soient à nouveau une mise en fiction à l’apparence personnelle de l’essai du sociologue.

[5] Quand on parle dans les chansons de Mylène c’est souvent sur le mode du murmure : l’ange dit « tout bas » dans L’autre, Mylène dit « à mots doux » qu’elle est un garçon dans Sans contrefaçon, l’onde « à demi-mots » lui « murmure » dans Redonne-moi, etc…

[6] La métaphore sexuelle est ici transparente.

[7] Jeu d’écho avec « tout bas », ici cependant il s’agit bien du verbe battre. Les interprétations sont multiples. On peut en effet penser que le monde entier bat, à l’image du cœur de l’enfant. Mais avec le verbe « s’interposer » au vers suivant, c’est plutôt l’idée des coups qui s’impose à nous. Quand rien ne vient protéger l’enfant, les coups pleuvent, le monde blesse. L’arrivée du père y met un terme. Mais l’ambiguïté persiste, puisque ce sont les câlins qui arrêtent les coups : parce qu’ils consolent ou parce que le père, câlinant, cesse de frapper pour prendre un plaisir plus pervers ? Tous les sens ici se superposent et sont faits pour se superposer : c’est la structure du fantasme qui nous est livrée ici, qui superpose à la réalité son interprétation par le sujet. 

[8] Ecchymose ne peut ici être que COD de « cesser », normalement intransitif. Cette structure grammaticale anormale attire l’oreille sur le jeu de mot calIN CESSent Toute (inceste), qui vient dire l’indicible au cœur même du texte.

[9] Le père de Mylène est en effet décédé. Comme souvent dans l’œuvre, le biographique semble affiché, ce qui ne contribue en fait qu’à troubler davantage les limites entre réalité et fiction, faisant de l’œuvre farmerienne un indécidable témoignage…

[10] Ce vers confirme l’hypothèse d’une réécriture d’Alberoni par les couplets. Dans le choc amoureux on peut en effet lire, à propos de l’effacement des relations précédentes par l’amour naissant que « le passé devient préhistoire »

[11] Nom du gouverneur romain qui a permis aux juifs de crucifier le Christ. Malgré sa désapprobation face à la condamnation de Jésus, il ne s’y oppose pas, se contentant de se laver les mains pour  signifier qu’il n’endosse aucune responsabilité. D’où l’expression « s’en laver les mains ».

[12] Calembour entre l’eau où Pilate se lave les mains et qui est censée le nettoyer du sang du christ,  et une célèbre marque de détergent.

[13] La figure du père incestueux est souvent mise en parallèle avec celle de Dieu dans l’œuvre farmerienne. Le voir ici affublé de l’adjectif « malin », habituellement appliqué au diable n’est pas sans susciter une certaine inquiétude. Comme amour et mort, Dieu et Satan sont l’endroit et l’envers d’une même médaille. Dans le Carnet de voyage, le texte de cette chanson est placé en regard de celui de Consentement, autre chanson qui flirte avec les idées du diable et de l’inceste. On remarquera d’ailleurs qu’Optimistique-moi est introduite par des sons de murmures et de cris qui n’auraient pas déparé L’exorciste, et que le texte est présenté sur des figures tribales obscures qui ne sont pas sans évoquer les représentations populaires des « marques » des démons.

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