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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Rêver (annoté)

Publié le 18 Avril 2008 par Mysterfrizz in En bref


Après sa sortie en single, comme dernier extrait de l’album Anamorphosée, soutenue par un clip constitué par l’interprétation sur scène de la tournée 1996, Rêver est devenue une des chansons phares de la carrière de Mylène. Comme California, Mylène l’a interprétée lors de chacune de ses tournées, acceptant le fait que pour le grand public, cette chanson est devenue emblématique de la carrière de la chanteuse. C’est que Rêver et son interprétation live inaugurent une nouvelle série de ballades qu’affectionnera désormais particulièrement la chanteuse. Elle l’interprétera d’ailleurs lors de la cérémonie des NRJ Music Awards, lorsqu’elle recevra pour la quatrième fois le prix de l’interprète féminine francophone de l’année. A un premier niveau, le texte constitue un plaidoyer désabusé pour la tolérance et l’acceptation de l’autre. Mais tissée de citations du poète Pierre Reverdy, la chanson raconte aussi une autre histoire. Avec les mots du poète, c’est en effet l’essentiel de l’histoire de Lee, ce nègre blanc assoiffé de vengeance créé par Boris Vian dans son roman J’irai cracher sur vos tombes qui nous est présentée…

 

D’avoir mis son âme dans tes mains[1]

Tu l’as froissé comme un chagrin[2]

Et d’avoir condamné vos différences[3]

Nous ne marcherons plus ensemble[4]

 

Sa vie ne bat plus que d’une aile[5]

Dansent les flammes, les bras se lèvent[6]

Là où il va il fait un froid mortel[7]

Si l’homme ne change de ciel

Pourtant, j’ai rêvé

 

J’ai rêvé qu’on pouvait s’aimer

Au souffle du vent[8]

S’élevait l’âme, l’humanité

Son manteau de sang[9]

J’irai cracher sur vos tombeaux[10]

N’est pas le vrai, n’est pas le beau

J’ai rêvé qu’on pouvait s’aimer

 

A quoi bon abattre des murs

Pour y dresser des sépultures

A force d’ignorer la tolérance

Nous ne marcherons plus ensemble

 

Les anges sont las de nous veiller

Nous laissent comme un monde avorté[11]

Suspendu pour l’éternité

Le monde comme une pendule

Qui s’est arrêtée[12]

 

J’ai rêvé qu’on pouvait s’aimer

J’avais rêvé du mot AIMER[13]



[1] Allusion à une citation de Job que le frère de Lee lui envoie : « J’ai pris mon cœur entre mes dents, j’ai pris mon âme dans mes mains ». Il s’agit probablement d’évoquer ici l’idée de confiance trahie, les deux jeunes filles du roman de Vian confiant leur âme à Lee, qui les assassinera toutes les deux.

[2] Le chagrin est une variété de cuir. Dans le contexte, le deuxième sens du mot est cependant tout aussi envisageable.  

[3] Lee, héros du roman de Vian, n’est pas le seul visé par cette affirmation. Sa haine des blancs est en effet le produit de la haine raciale dont fut victime sa famille.

[4] Vers conclusif du poème de Pierre Reverdy «Dans le monde étranger ». Le choix de ce poème semble renforcer la menace du vers : à trop se condamner, on devient étranger aux autres, puis au monde, et enfin, sans doute, à soi-même. C’est la trajectoire de Lee.

[5] Allusion au poème « Ronde nocturne » de Reverdy : « L’heure qui s’échappait ne bat plus que d’une aile. »

[6] Allusion au poème « esprit pesant » de Reverdy : « De temps en temps, un rêve passe comme un nuage où se mêlent les gravures du fond. // A droite dansent quelques flammes qui n’iront pas plus haut, et si les bras se lèvent ils touchent le plafond. » On voit bien ici que le poème décrit un monde sans espoir : les flammes « n’iront pas plus haut », le plafond arrête les bras qui veulent se lever… Aussi le rêve ne peut que passer de temps en temps. Or, dans la chanson, Mylène supprime tout ce qui peut arrêter le mouvement d’ascension. Son rêve à elle peut tenter de durer encore…

Au niveau narratif, on a pu voir dans cette description l’évocation à petits coups de pinceaux des réunions du Ku Klux Klan. Si ce peut être le cas pour les flammes, il est en revanche certain que les bras qui se lèvent ne peuvent pas être ces bras destructeurs. En effet, lors des concerts, Mylène a toujours encouragé son public à lever les bras à ce moment précis. On pensera donc plutôt au bras des victimes, tendus vers le ciel en une ultime prière, comme les mains qui s’élèvent dans Souviens-toi du jour. On comprend d’autant plus pourquoi il était nécessaire de supprimer le plafond du poème de Reverdy.

[7] Vers conclusif du poème « Poème » de Pierre Reverdy : « Mais là où je vais il fait un froid mortel. » On voit que chez Reverdy, c’est le poète qui est atteint de ce froid, qui est en quelque sorte son supplice, alors que Lee, dans le roman de Boris Vian, sème la mort autour de lui. Cependant, il n’est pas insensé de croire que Mylène, en renversant la phrase, ait voulu aussi dire que cette manière de semer le froid n’était que le produit d’une première sensation de froid et de rejet. Le mal engendre le mal : Lee dans le texte de Mylène, n’est jamais condamné de manière univoque.

[8] Le vent chez Mylène est souvent beaucoup plus qu’un simple élément naturel. Il est un souffle, porteur de vie, de mort, ou même de divinité. Ainsi, souvent les lèvres des amants se rencontrent « au vent que [l’on] devine » comme dans la chanson Regrets

[9] Le manteau de sang de l’humanité est aussi le  « manteau de chagrin » de l’homme dans Lisa-Loup et le conteur, qui reprend ainsi le jeu de mot avec les deux sens du mot chagrin.

[10] Reprise légèrement modifiée du titre de l’ouvrage de Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes

[11] Clin d’œil au « Mont des Oliviers », poème d’Alfred de Vigny qui évoque le monde abandonné par Dieu, et la révolte de l’homme contre son créateur. La colère qui se dégage du poème n’est pas sans rapport avec celle de Lee : « Muet, aveugle et sourd au cri des créatures / Si le ciel nous laissa comme un monde avorté / Le juste opposera le dédain à l’absence / et ne répondra plus que par un froid silence / Au silence éternel de la divinité ». Dans le poème, c’est parce que las de nous que les anges nous abandonnent, parce que nous sommes mauvais. Mais cet abandon est celui qui motive la haine de la créature envers Dieu. A nouveau nous entrons dans une dynamique de cercle vicieux ou le rejet engendre le rejet.

[12] Allusion au poème de Reverdy « Toujours là » : « Le monde comme une pendule s’est arrêtée, les gens sont suspendus pour l’éternité ». Cette strophe toute entière est admirablement concentrée dans une formule marquante de Lisa-Loup et le conteur où Mylène évoque « le tic-tac autiste d’une horloge éventrée ».

[13] La dernière phrase est le lieu de fermeture de tous les possibles : le passage au plus que parfait, la réduction de l’acter d’aimer au simple vocable, tout concourt à montrer que le rêve d’amour n’est rien d’autre qu’un rêve qui rend le réveil bien amer. Au terme de la chanson, après avoir permis à l’espoir de se déployer, Mylène semble soudain reposer sur son texte le plafond démoralisant de Reverdy.

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