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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

L'instant X (annoté)

Publié le 17 Avril 2008 par Mysterfrizz in En bref


            Deuxième extrait de l’album Anamorphosée, L’instant X dans son  clip, nous présente une ville à l’ambiance apocalyptique qui est peu à peu engloutie sous des torrents de mousse. Pendant ce temps, régnant sur un univers mousseux et immaculé, Mylène semble envoyer cette mousse sur le monde. Ces images et la rythmique lourde du titre, proche de Dumb de Nirvana, semblent faire de ce texte l’évocation, sinistre, d’une sorte de fin du monde et de profond découragement. Pourtant, interrogée en ce sens par Paul Amar, Mylène répond avec un petit sourire qu’elle a voulu pour sa part évoquer « une journée où tout va mal : dès que vous vous levez c’est une concentration de choses qui font que tout va mal… ». Si drame il y a, il est donc le fruit d’éléments quotidiens, infimes, de ces « riens » soudain capables de devenir l’Everest !! Cette exagération, et la gradation qu’elle subit au fil de la chanson, puisqu’on finit avec un pied dans la tombe,  ne vont pas sans un certain humour. Il semble alors que loin d’être aussi grave qu’il n’y paraît,  la chanson tout entière dessine un regard fort ironique de la chanteuse sur elle-même : teint de poubelle, vernis qui craque devenant autant de Styx ou d’hécatombes.

 

Bloody lundi[1]

Mais qu’est-ce-qui

Nous englue la planète

Et embrume ma comète[2]

C’est

La loi des séries

Le styx[3]

Les ennuis s’amoncellent

J’ai un teint de poubelle[4]

Mais

C’est l’instant X[5]

Qu’on attend comme le messie

Comme l’instant magique

C’est l’équation[6]

L’ax + b qui fait tilt[7]

Mais pour l’heure, dis

 

Papa Noël quand tu descendras du ciel[8]

Du fun, du zoprack[9] et des ailes

L’an 2000 sera spirituel

C’est écrit dans « ELLE[10] »

Du fun pour une fin de siècle[11]

 

Humeur killer[12]

C’est l’heure pour

Moi de prendre la pose[13]

De penser à aut’chose

C’est

Le cycle infernal[14]

Fatal

Un rien devient l’Everest[15]

Mon chat qui s’défenestre[16]

A

A quand l’instant X

Qu’on attend comme le messie

Comme l’instant magique

C’est l’hécatombe

Vernis qui craque[17]

Asphyxie[18]

Pied dans la tombe

 



[1] L’adjectif anglais « bloody » qui au sens propre signifie « sanglant », est aussi employé comme simple intensif. On pourrait donc traduire ici  par « Fichu lundi ». Il n’empêche que la thématique du sang reste présente à l’arrière-plan, comme une menace. D’autant qu’associé à un jour de la semaine, le texte n’est pas sans rappeler le fameux « bloody Sunday » irlandais. Ce n’est donc pas seulement le sang qui coule à l’arrière-plan, mais aussi l’idée de guerre et de violence.

[2] L’image, assez hermétique, est peut-être à comprendre par rapport à l’expression « tirer des plans sur la comète » dans laquelle la comète désigne justement le futur. Il s’agirait donc de comprendre que dans ce moment de trouble, l’avenir s’embrume, devient incertain…

[3] Fleuve qui coule au chœur des enfers (à ne pas confondre avec l’Achéron, fleuve qui sépare le monde des morts du monde des vivants, et ou navigue le passeur Charon, comme on l’aperçoit dans le clip d’A quoi je sers). Le passage de la loi des séries, dans cette journée où tout va mal, au fleuve infernal sur lequel jure les Dieux de l’Olympe met en scène la dramatisation. L’exagération est telle qu’elle nous semble essentiellement parodique.

[4] La trivialité du terme, surprenant dans un texte farmérien,  nous emmène également vers cette idée d’un texte fortement ironique.

[5] Pour Mylène, c’est le moment où tout ce qui va mal vient enfin ne faire plus qu’une concentration de malheur avant de rejaillir vers le haut. Jeu de mot sans doute postérieur au texte, qui en porte peu de traces, l’instant X sera ensuite travaillé autour des visuels du film Madame X. On retrouvera d’ailleurs dans Lisa-Loup et le conteur une voyante prénommée « madame X ».

[6] Le choix du terme mathématique montre bien que l’instant X est un moment de résolution au sens fort du terme.

[7] Mylène fera un clin d’œil à cette chanson lorsqu’elle écrira Lisa-Loup et le conteur : « Il faut procéder comme en mathématiques ! » dit-elle à Loup sceptique. / Il faut RAISONNER ! Raisonner comme dans… l’ab ?? plus x ?? et… quel soucix ! ». C’est que, comme elle le confiait, badine, à Jean-Luc Delarue, Mylène « aime le X ».

[8] Clin d’œil évident au célèbre chant de Noël. On notera que le père Noël ici n’est plus « petit ». C’est qu’au vu du contenu de sa hotte, on comprend qu’il est en effet un père Noël pour adulte.

[9] Anagramme d’un fameux médicament anti-dépresseur, le prozac. Mylène ne pouvant l’utiliser dans sa chanson, elle confie à une radio qu’elle a préféré « le mutiler que le tuer ».

[10] Illustre magazine féminin. L’allusion participe de l’image parodique de la coquette que dessine la chanson.  

[11] L’expression nous place de façon claire dans un contexte décadentiste.

[12] Mot à mot : « humeur meurtrière ».. Mylène est d’humeur massacrante, mais puisqu’elle essaie aussi de passer à autre chose,  on peut sans doute voir ici un jeu de mot avec le terme anglais « pain killer » : antalgique. Il s’agit de se débarrasser de ses « humeurs ».

[13] Dans ce contexte de ras-le bol, Mylène semble jouer avec l’homonyme. Prendre la pose, et faire une pause. On remarque en tout cas qu’une façon d’aller mieux est justement de « poser », c'est-à-dire de jouer un rôle. Le masque pour Mylène semble être véritablement un moyen de survie.

[14] A la loi des séries qui emmène au Styx, fleuve infernal, succède le cycle infernal. On notera le parallélisme, d’autant que le cycle est ensuite dit fatal, comme les eaux du fleuve.

[15] A l’idée d’amoncellement du premier couplet répond ici l’évocation du plus haut sommet du monde. La dynamique d’exagération est portée à l’extrême, prêtant par la même occasion à sourire.  

[16] Possible souvenir, dans une version fin de siècle, de la célébrissime réplique d’Agnès dans L’école des femmes : « Le petit chat est mort ». Ce clin d’œil contribuerait en tout cas à parachever l’image parodique que nous évoquions tout à l’heure, Agnès jouant, au moment où elle prononce cette réplique, le rôle d’une gentille écervelée.

[17] Mylène s’amuse : en effet, l’image peut, certes, dans l’optique dramatique de cette fin de couplet, signifier que les apparences cèdent et que l’on découvre, en dessous, la cruelle vérité. Mais dans la veine parodique, on ne peut pas ne pas penser qu’il s’agit  aussi,  trivialement, d’une considération de manucure.

[18] Mylène s’attache à prononcer « Axphixie », multipliant les X au sein même de la fin du couplet, comme si l’instant X, à ce stade, était en train de se rapprocher.

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