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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Innamoramento (annoté)

Publié le 17 Avril 2008 par Mysterfrizz in En bref

Quelques mots d'introduction, le texte et des notes... La version restauration rapide de l'analyse de texte !


 

Le choc amoureux de Francesco Alberoni est un essai sur l’amour à l’état naissant, l’innamoramento italien. Le sociologue y démontre que l’amour naissant fonctionne de la même manière que les grands mouvements collectifs (révolutions, manifestations…). Tomber amoureux est donc un bouleversement à deux, qui, toujours, « sépare ce qui était uni et unit ce qui devait être séparé ». Autrement dit, lorsqu’on est véritablement dans une dynamique d’amour naissant (et non dans une illusion basée sur le désir, l’envie, l’admiration…) toute la vie du sujet est reconfigurée en fonction de l’être aimé, auquel s’appliquent de nouvelles valeurs qui ne sont plus celles du quotidien. Fortement marquée par cette lecture, dont elle récite des passages de mémoire lors d’une interview donnée dans Elle à la sortie d’Innamoramento, Mylène a fait du terme le titre de son album tout entier. C’est qu’on peut y distinguer toute l’ambiguïté qui fascine la chanteuse : au sein même du mot, on entend l’amour, la mort, et « amen ». Ces jeux sémantiques sont soulignés sur la pochette de l’album par la typographie. Cette chanson est la deuxième « traduction » du texte d’Alberoni dans l’album (pour la première, se reporter à l’Amour naissant). Ici, l’auteur transpose sur le mode poétique la réflexion théorique, en lui donnant l’allure d’une confession personnelle.

 

Toi qui n’as pas su me reconnaître[1]

Ignorant ma vie ce monastère, j’ai[2]

Devant moi une porte entrouverte[3]

Sur un peut-être

Même s’il me faut tout recommencer

 

Toi qui n’a pas cru ma solitude

Ignorant ses cris, ses angles durs[4], j’ai

Dans le cœur un fil minuscule

Filament de lune[5]

Qui soutient là un diamant qui s’use…

Mais qui aime

 

J’n’ai pas choisi de l’être

Mais c’est là[6], « L’INNAMORAMENTO »

L’amour, la mort, peut-être[7]

Mais[8] suspendre le temps pour un mot[9]

Tout se dilate[10] et cède à tout[11]

Et c’est là, « L’INNAMORAMENTO »

Tout son être s’impose à nous[12]

Trouver enfin peut-être un écho[13]

 

Toi qui n’a pas vu l’autre côté de…

Ma mémoire aux portes condamnées[14], j’ai

Tout enfoui les trésors du passé

Les années blessées[15]

Comprends-tu qu’il me faudra cesser…

 

Moi qui n’ai plus regardé le ciel, j’ai

Devant moi cette porte entrouverte[16], mais

L’inconnu a meurtri plus d’un cœur

Et son âme sœur

On l’espère, on l’attend[17], on la fuit même

Mais on aime



[1] Le terme est emprunté à Alberoni : « Pourtant (…) deux êtres prédisposés à tomber amoureux ont toute chance de tomber amoureux l’un de l’autre, de ‘se reconnaître’ s’ils se rencontrent. »

[2] La structure de la phrase, qui introduit une rupture grammaticale forte en apposant la première personne à la deuxième est on ne peut plus farmerienne. C’est la structure qu’elle utilise en effet pour s’adresser à l’autre, et qui repose sur la suppression de l’impératif attendu « sache que… ». Tout se passe comme si, dans le simple fait de prononcer le nom de l’autre, de le nommer, on créait d’emblée une situation de communication qui met le « je » et le « tu » en face à face immédiat. Pour un exemple de la même structure, on se reportera à Nous souviendrons nous…

[3] Toujours dans Le choc amoureux, la personne aimée devient « celle ‘a travers’ laquelle se manifeste la vérité ; elle n’en est pas la dépositaire ni la gardienne, elle en est la porte, tantôt ouverte, tantôt entrouverte, tantôt fermée. »

[4] Allusion au poème « La vitre au cœur » de Pierre Reverdy qui parle des « angles durs des solitudes ».

[5] L’image de la lune, dont on a vu l’importance dans l’œuvre de Mylène (voir Tomber 7 fois) est ici dessinée à côté du vers dans la version manuscrite.

[6] Contrairement à ce qu’on peut penser à la simple écoute, où la virgule n’est pas audible, là a ici une valeur spatiale. L’innamoramento est posé là, il échappe au libre-arbitre du sujet.

[7] Amour ou mort ici, « sève ou fièvre » dans Redonne-moi : l’amour farmérien est une force à deux visages porteuse de vie comme de mort. L’emploi du binôme lexical antithétique est fréquent chez Mylène et témoigne de son goût du paradoxe.

[8] Il semble que Mylène dise plus probablement « et  » que « mais ».

[9] Expression tirée d’Alberoni : « ‘suspendre le temps’ c’est connaître le bonheur mais renoncer à diriger le cours des choses, à être son propre maître »

[10] Alberoni écrit que dans l’amour naissant, « toute notre vie physique et sensorielle se dilate ». La transposition est ici particulièrement habile : en supprimant l’allusion à notre vie, Mylène généralise ce tout, et c’est le monde dans son ensemble qui devient le sujet de cette dilatation. C’est que l’amour a une dimension cosmique chez la chanteuse, il est un principe d’organisation du monde, comme dans la mythologie antique.

[11] Le vers s’ouvre et s’achève sur le même terme, d’abord sujet puis objet, ce qui renforce bien cette idée de totalité absolue. L’idée du « tout » est liée de manière intrinsèque à l’amour, comme dans le mythe de l’androgyne, il y a un effet de totalisation dans l’état amoureux. L’amour rend « un », comme l’écrit Mylène dans Les mots. Dans J’attends, aussi, « tout est bien en nous ». « tout », « nous » sont autant d’avatars d’une nature humaine réconciliée, et qui ne se pense plus sous le signe de la dichotomie mais de l’un : les paradoxes précédents ne sont dès lors plus des oxymorons inquiétants qui se font face, mais les deux faces d’une même médaille, ou pour reprendre une image farmerienne, les deux versants d’une même montagne. Bien sûr cette unité reste de l’ordre du rêve dans la plupart des cas : Mylène rêve l’autre « névé », son versant obscur. Il faudrait relever de manière systématique cette vision du monde en Janus.

[12] L’expression « s’impose à nous » revient de manière récurrente chez Alberoni.

[13] « Quand on tombe amoureux », écrit Alberoni, « un chant s’élève très haut, mais il n’est pas certain de trouver un écho. » A nouveau l’adaptation est habile, puisque la chanson nous donne à entendre ce chant qui « s’élève très haut » dans le vers précédent. Sur le mot « nous » en effet, Mylène atteint la note la plus haute de tout son répertoire.

[14] Allusion à une réalité biographique que Mylène n’a eu de cesse d’opposer aux questions des journalistes sur son enfance, arguant qu’elle n’avait pas de souvenirs de cette époque. Ce leitmotiv des interviews est aussi un des leitmotivs de l’œuvre, puisqu’on le retrouve évoqué dans de nombreux autres textes : Redonne-moi appelle un retour de la mémoire, alors que dans Avant que l’ombre, la mémoire « oublie » et « fuit »…

[15] Alberoni écrit que dans l’amour naissant « un geste, un regard, un mouvement de l’être aimé nous parlent au plus profond de nous même de lui, de son passé, de l’enfant qu’il fût ». Cette réflexion on le voit n’a pu qu’interpeller Mylène qui a enterré ce passé.

[16] Cette image de la porte entrouverte a été reprise à sa manière sur la couverture de l’album, avec l’image de la cage ouverte et de l’oiseau-Mylène toujours posé dessus, comme hésitant à prendre son envol.

[17] Mylène évoquera cet état d’attente de l’âme sœur dans la chanson J’attends… dont on voit qu’elle est donc beaucoup à voir avec Innamoramento.

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