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Blog consacré à l'analyse des textes de Mylene Farmer

Consentement... (part 2)

Publié le 17 Avril 2008 par Mysterfrizz in Les textes expliqués

Je veux du « Vous »

Parce qu’entre nous c’est lentement

C’est lent

 

Après ce refrain qui a tout dit de la vraie nature de la relation, il semble qu’il y ait un besoin de répéter à nouveau la lenteur, pour se rassurer, pour nier les choses dérangeantes qui ont émergé peu à peu du texte… Mais ce mensonge ne peut plus tenir après tout ce qui a été dit… Le vous qui jusqu’à présent était synonyme de lenteur, va enfin se révéler tel qu’il est : un masque de décence posé sur la pulsion cruelle du désir physique.

 

Le « Vous » est vif

 

En effet, l’adjectif ici choisi est le contraire parfait de lent : alors que depuis le début, Mylène semblait essayer de nous dire que le « vous » était du domaine de la lenteur, alors qu’on aurait pu penser que c’était le « tu » qui appartenait au domaine de la vitesse, voilà qu’on apprend ici que c’est pourtant le « Vous » qui est vif ! Le texte arrive en effet à son terme, et les masques tombent. Oui, le vous est un principe de rapidité, il est en quelque sorte un super excitant. Dans un univers codifié, le vous permet de créer un effet de lenteur, pour permettre aux sens de s’exacerber, avant d’arriver à une consommation sexuelle aux limites du bestial, où l’amant se fait loup et vient laper le sang de son amante dans une étreinte frénétique.

 

Le ventre gonflé de vos débordements

A qui la faute ?

 

Cette étreinte frénétique amène alors à la conception d’un enfant, mais loin de la pureté de l’enfantement version « Vierge Marie » que nous pouvions envisager plus haut, ici la conception de l’enfant est assimilée, en termes triviaux, à un gonflement, le rapport sexuel quant à lui n’étant plus que débordement. De sang d’abord, mais aussi de sperme. Il y a quelque chose qui, dans cette image, nous amène aux limites de l’écoeurement. Dès lors la question, qui revient comme par hasard après la thématique de l’enfantement : à qui la faute si le ventre est gonflé. Autrement dit, la question c’est de savoir « qui est le père ». Or le père est le grand absent de cette chanson. Est-ce Dieu, qui a ainsi brutalement fécondé la femme ? Est-ce Dieu qui a débordé dans Marie ? La question ainsi posée semble porter sa réponse… Impossible. L’idée même de Dieu est justement à l’opposé de cette d’orgie… Mais si ce n’est pas dieu…

 

Le « Vous » se fait suave et tendre

 

Si ce n’est pas Dieu, c’est peut-être bien, comme nous le suggérions plus haut, le diable. Pourquoi le Diable ? Parce que  autour du « vous » qui se fait « suave », c’est une image de la tentation qui nous vient. Suavis, en latin : « doux, sucré »… Sucré comme la pomme donnée à Eve… Le tentateur, c’est aussi, avant tout, un séducteur… Dans cette brutalité de la séduction que nous avons lu depuis le début de la chanson, dans ce désir de céder à un homme-loup, le texte semble finalement se servir de l’image de la tentation d’Eve par le diable qui a su, pour la conduire à la « faute », se faire suave et tendre.

 

A vous dirais-je

Maman, que j’aime sa présence

 

Dès lors, ces deux derniers vers prennent une portée toute différente… Confier à la mère que l’on aime la présence du diable tentateur, c’est opérer un triple blasphème.

 

1. C’est d’abord affirmer que l’on a plaisir dans la tentation diabolique, dans le commerce avec le diable

2. C’est du coup, en avouant sa faute à une « mère », et non à un père, mettre à la place de Dieu une femme

3. La dernière lecture nous amènera du côté de l’inceste et de « Optimistique-moi ». En effet les paroles de la comptine d’origine sont

 
 A vous dirais-je maman

La cause de mon tourment

Papa veut que je raisonne

Comme une grande personne

 

Ce qui dit normalement la petite fille à sa mère, c’est « la cause de son tourment ». Ici ce que dit la petite fille, c’est qu’elle aime la présence du vous… On peut dès lors se demander si le fait de prendre du plaisir dans ce rapport avec le vous n’est pas justement en même temps une cause de tourment pour l’enfant. Or ce tourment, dans la comptine, réside dans le rapport au père et au désir du père (Papa VEUT). Si le « vous » se met à représenter une figure du père (d’autant plus possible que la mère est elle aussi vouvoyée) alors on se retrouve avec l’aveu suivant :

« Maman, je prend un plaisir malsain dans le rapport incestueux que m’impose papa »

 Il semblerait donc que Consentement évoque cette bascule étrange entre un désir d’amour pur, comme au temps où l’on faisait la cour, et des pulsions sexuelles qui, loin de la pureté, amènent au contraire des images de sang, de violence, et d’inceste… Ces instantanés de fantasmes ne sont pas à lire comme des témoignages, si Mylène évoque à mot couvert le sang qui coule, le loup, et cætera, c’est avant tout pour mettre en avant toute la violence du monde du fantasme  et du « ça », pas pour dire qu’elle a été violée par son père, ou pour dire qu’elle aime qu’on lèche son sang… :-X. Ici, il faut voir comment c’est tout un réseau d’images inconsciente mettant en jeu un imaginaire de l’érotisme noir.

 

II – Sous le signe du diable : une esthétique de la transgression

 
Reste la question, que nous avons rencontrée à plusieurs reprises, du thème religieux et du diable… Que sont, en effet, ces étranges chants ambiance messe noire qui ouvrent la chanson ? La réponse est à chercher du côté du livret d’innamoramento… La chanson nous est en permanence présentée sur un fond où l’on voit d’étranges inscriptions, recouvertes par des sculptures représentant le diable. En comparant les différents packaging et après quelques recherche, on peut reconnaître ce qui se cache sous les diables. Il s’agit du Grand Pentacle de Salomon. Ce pentacle qui contient la liste des noms de Dieu, est un talisman puissant qui est utilisé pour se rendre maître des forces occultes par la force divine. On le trouve dans le texte attribué au roi Salomon, dit Les clavicules de Salomon. Or, en latin, clavis, c’est « la clef ». Voilà donc la clef de lecture qui nous manquait au début de notre analyse. On remarque ici que le pentacle est recouvert d’images du démon, et la face grimaçante du diable cache les noms de Dieu. Le pentacle de Salomon, qui est censé dominer les démons est ici écrasé par eux. Vaincu, illisible… De plus, sur le livret de l’album, le seul nom qui reste lisible, c’est celui d’Adonay. Le nom Adonay, est justement celui que l’on attribue à Dieu dans la tradition luciférienne du XIXème siècle. Adonay, c’est Dieu dans son conflit avec l’ange déchu. En laissant lisible ce nom derrière des figures démoniaques, on convoque donc forcément toute l’imagerie satanique… Lors de notre première lecture du texte, nous avions bien pressenti la présence en creux du démon dans certaines allusions… Dans certains non-dits… Avec le décor du livret, nous sommes autorisés à creuser davantage ces pistes pour souligner tout un jeu avec l’imagerie diabolique. Le vous pourrait dès lors devenir cet Autre absolu que représente le Diable… Nous ne nous livrerons pas ici à une relecture linéaire complète. En effet, c’est uniquement pour plus de lisibilité que ces éléments sont présentés à part. Voyons donc les passages où se glisse le diable

 

Apôtre, j’aime

Quand le « Vous » me fait un enfant

 

Dès lors ce passage se fait encore plus blasphématoire… Si Mylène aime quand le vous lui fait un enfant, c’est justement parce que cet enfant n’est plus celui imposé à Marie, mais au contraire l’antéchrist, rejeton diabolique accepté et désiré… Mais avant que cela soit possible, il faudra se débarrasser du fils initial conçu par Dieu, nous le verrons un peu plus loin. Cyclope du forum MFIC proposait de lire le mot « apôtre » comme apposition au « Je ». Dans ce cas, ce serait Mylène l’apôtre… L’ambiguïté, difficile à lever ici, ne réduit en aucun cas la dimension sacrilège de l’affirmation si on pense comme nous le ferons désormais que ce vous est une force diabolique… On peut être apôtre, serviteur du Christ, tout en aimant le commerce avec le diable. C’est la réapparition d’un thème évoqué dans « Sans logique » où Mylène s’étonne de la coexistence en son âme d’une « innocence immaculée » et d’un « malin mal habité ». Notons au passage qu’autour de l’innocence immaculée, c’est à nouveau la vierge Marie qui apparaît, puisqu’elle seule, après le pêcher originel commis par Eve, est née exempte de la tâche (Dogme de l’immaculée conception de la Vierge). Dans Sans Logique, Mylène s’étonne de ce que Dieu accepte le mal en l’homme, s’il l’a fait « à son image ». Dans l’absence de réaction du créateur, le texte sous-entend donc que c’est peut-être justement parce que nous sommes à l’image de Dieu que le mal est en nous… Chez Mylène, il y a dans la figure du Père, une profonde ambiguïté. Dieu est cruel, voire violeur, mais c’est aussi lui qui est censé prendre ombrage du Mal humain. On pourrait dès lors élargir cette vision à la chanson Optimistique-Moi, pour dépasser la lecture incestueuse. En effet, le père dans Optimistique-Moi, est celui qui protège, dont les « calins cessent toute ecchymose ». Or on a très vite remarqué qu’au cœur même de cette phrase protectrice surgissait la menace de l’inceste (calIN CESSE Toute). Double figure du père donc, à la fois satanique et angélique, à l’image de sa fille / créature. L’assimilation Mylène/Jésus que suggère le « crucifie moi Ponce Pilate » ne fait que renforcer l’assimilation Père / Dieu… Mais revenons à « Consentement ».

 

Je veux du « Vous »

Quand les dessous sont tutoiements

C’est lent

C’est à genoux

Que je vous vois lécher mon sang

C’est blanc

 

On pourrait dès lors penser que « les dessous » renvoient à un espace infernal, sous terre, le jeu de mot rapprochant l’enfer du sous-vêtement ne faisant que renforcer la dimension hautement sexuelle de la figure de Satan (On peut lire par exemple Une histoire du Diable de Robert Muchembled, collection Point histoire). En effet, dans toutes les histoires de Diable, le démon est un hyper-fornicateur, et on ne compte plus, dans les témoignages de sorcières, les descriptions les plus fantasmatiques de son sexe.  Nous avions dit que ce sang versé peut-être celui de l’avortement, avortement de la vierge, et que viens lécher avec délectation le diable. Dans les messes noires, on consommait souvent des fœtus, tout comme on profanait des hosties… Or qu’est l’hostie, si ce n’est, justement, le corps du christ… Et que boit on lors de l’eucharistie si ce n’est un vin qui est censé représenter le sang du christ… C’est une eucharistie satanique qui a lieu ici, une petite messe noire : consommation rituelle du sang christique, avec position de prière : « à genoux ». Le « c’est blanc », au milieu de cette espèce d’orgie dont nous avons souligné plus haut la dimension sensuelle, ne peut dès lors que nous faire penser au sperme. Sperme démoniaque donc, et qui vient féconder à nouveau la vierge après s’être débarrassé du fils divin !

 

Vous, où ?

Et ce vol mène

Là où c’est l’apesanteur

Vous, où ?

Deux voyelles s’aiment

Là, sous l’accord majeur

Vous, où ?

A pas de loup, j’aime

Quand vous me faîtes peur

 

Le refrain peut sans trop de difficulté renvoyer à une imagerie diabolique. Le vol, c’est aussi celui de la sorcière se rendant au sabbat… Or, ce vol mène « là où c’est l’apesanteur », et de nombreuses traditions diaboliques précisent que le sabbat avait justement lieu sur la lune… Arachnée, du forum MFIC a pu quant à elle souligner que les mystérieuses « deux voyelles » pouvaient également renvoyer à E.Y. ever yours, qui feraient allusion à une doctrine satanique. Difficile de confirmer cette suggestion par la simple lecture du texte, mais on ne peut qu’être troublé vu le contexte… Le loup, enfin, c’est l’animal diabolique par excellence.

 

Le « Vous » est vif

Le ventre gonflé de vos débordements

A qui la faute ?

 

Dès lors, et si l’on poursuit notre lecture, ce ventre gonflé des débordements diabolique est porteur de l’antéchrist…

 

Comment conclure ? Comment concilier tous ces sens, toutes ces pistes de lecture ? L’imagerie chrétienne, on l’a vu, parcourt toute l’œuvre de Mylène et Laurent depuis les tout débuts jusqu’au très récent « Fuck Them All ». Il ne s’agit donc pas tant d’en faire le niveau ultime d’interprétation qu’un réservoir d’images à transgresser. La chanson « Consentement » parle avant tout de vouvoiement et de tutoiement, de rapport sexuel et d’amour chaste, de désir d’enfant. Force est pourtant de constater que pour évoquer ces thèmes, Mylène est amenée à employer des images qui renvoient au réservoir culturel biblique. On pourrait au bout du compte voir ici le signe clair d’un des modes de fonctionnement essentiels de l’écriture farmérienne : la transgression. Transgression des dogmes religieux, transgression de la syntaxe (tournures archaïques), transgression du vocabulaire (néologismes), transgression des tabous  (inceste, sodomie…).

 

 

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Sylvain 24/04/2008 01:33

Felicitation pour ce tres interessant commentaire.
Quel bonheur de lire un article interessant et reflechi, qui plus est tres bien ecrit...
Vos autres analyses sont ausi tres pertinentes, mais celle-ci m'a particulierement tape dans l'oeil. C'est bien simple, vous m'avez fait aimer la chanson, alors que je n'accrochais pas trop a la base.
Bonne continuation, en esperant que vous n'allez pas vous arreter la...